Sur les routes du Périgord
Des concours de labour aux marchés aux chevaux, des vieux moulins aux villages de Dordogne, les souvenirs affleurent à chaque détour. Jamel Balhi nous convie à une balade entre patrimoine, nostalgie et rencontres, où le passé n’est jamais très loin.
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© Jamel Balhi
Texte et photos Jamel Balhi • Octobre 2026
Je suis venu voir un concours de labour. Je crois même que c’est ma seule raison d’être là, à Lanouaille, dans le Périgord. En ce début de septembre, on a oublié que l'été est bientôt terminé. Près de 38 degrés. Le soleil tombe sur les champs comme une pluie de braises ardentes. La terre est dure comme une vieille croûte de pain. Les tracteurs peinent à la retourner, les socs grincent, les chevaux-vapeur font ce qu'ils peuvent. Ces diplodocus roulent lentement, tentant de tracer des sillons le plus droit possible ; certains avancent en zig, d’autres en zag.
Un participant, avec une conception toute personnelle de la géométrie agricole, me dit :
— J'ai toujours entendu dire qu'un labour mal fait est un labour parfait. Voilà pour la rime. Voilà surtout pour une philosophie qui pourrait être enseignée dans certaines écoles d'agriculture, et même ailleurs. De quoi déculpabiliser tous ceux qui cherchent à faire bien, et qui n’y arrivent pas.

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Comme chez Jacques Martin
Autour du champ, un vide grenier. Une vingtaine de stands jouxte le terrain agricole où se déroule le concours. Les habitants ont sorti des caves tout ce que les années ont épargné : casseroles, outils, bibelots, livres, objets dont l’usage a disparu mais que personne ne veut jeter ; au cas où. Des décennies sur des tréteaux.
Sous la grande tente, ça sent la saucisse grillée. On m'explique d'emblée : « Ici, tout le monde a gagné. C'est comme chez Jacques Martin. Et puis on nous offre le repas… mais c’est payant ! » Je comprends que la compétition n'est pas une priorité. On vient surtout pour se retrouver.
Je rencontre Maxime, propriétaire des cent cinquante hectares sur lesquels se déroule le concours. Il a mis le terrain à disposition gracieusement. Il me raconte qu'autrefois, à Saint-Yriex-la-Perche, les habitants se retrouvaient au marché aux bestiaux. « Depuis que le marché a disparu, il a fallu trouver autre chose. »
Alors ils ont trouvé le labour. Un concours de labour pour remplacer un marché aux bestiaux. La véritable fonction des fêtes de village est de fabriquer des raisons de se rencontrer quand les anciennes raisons ont disparu.

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On vient regarder les tracteurs, on parle de la pluie qui ne vient pas, des voisins, des récoltes, des chevaux, des enfants. Et on mange une saucisse. Maxime est accompagné de Didier, joyeux drille venu sur un vieux Renault des années 1960.
— C'est une femme qui conduira mon tracteur. Le Renault, là-bas. C'est la fille du gendarme.
À bien regarder, le concours ressemble davantage à un défilé de mode pour machines agricoles qu'à une compétition. Les vieux tracteurs sont astiqués, bichonnés, exhibés avec une tendresse qui ferait presque oublier leur âge. Certains ont dû recevoir davantage de soins cette semaine que leurs propriétaires pendant toute leur vie. Il y a aussi des Motobécane et des DS de l’époque De Gaulle.
La journée sent la terre chaude, l'huile mécanique et la saucisse. Je fais aussi la connaissance de Gilles, directeur du comité des fêtes et organisateur de l'événement. Il connaît bien le maréchal Bugeaud, ce Périgourdin né à Lanouaille, l'un des grands chefs militaires de la conquête de l'Algérie.

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Mais Gilles connaît surtout Paris. À dix-sept ans, il est parti travailler aux Halles. Et me voilà transporté dans le Paris des Halles, celui d'avant Rungis, quand les pavillons de Baltard occupaient encore le ventre de la capitale et que les marchandises arrivaient pendant que les Parisiens dormaient.
Gilles raconte les hommes, les cageots, les camions, les odeurs, le bruit. Il raconte un quartier qui travaillait la nuit et mangeait le jour. Il raconte les Halles à la manière d’Émile Zola, comme on raconte un pays étranger dont on serait revenu avec les poches pleines de souvenirs. Il se souvient des forts des Halles, ces porteurs aux bras comme des poutres, de leur langage et de leurs plaisanteries. Là-bas, il fallait savoir porter, pousser, courir, attendre, recommencer. Les marchandises arrivaient et repartaient ; les hommes aussi.

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Il me parle aussi de cette époque où un jeune homme de dix-sept ans pouvait entrer dans un métier sans diplôme, sans ordinateur et sans avoir à remplir quinze formulaires pour prouver qu'il savait tenir une caisse. Il pourrait continuer pendant des heures.
Je l'écoute, c'est mon job à moi. Les Halles et le marché aux bestiaux de Saint-Yriex-la-Perche appartiennent finalement à la même histoire. Des lieux où l'on venait pour travailler, acheter, vendre, discuter ; où l'on venait aussi pour voir les autres. Puis les lieux disparaissent. Les Halles sont parties à Rungis. Le marché aux bestiaux a disparu. Les villages ont perdu leurs habitudes, et certains de leurs habitants. Alors on invente un concours de labour. Ainsi va la vie.
Les transactions se font à voix basses
Le lendemain, Maxime et Didier m'invitent à Coussac-Bonneval pour la fête des chevaux. Changement de décor. Nous nous retrouvons dans les allées du château de Bonneval, propriété du marquis de Bonneval. La même famille depuis trente générations. Il existe donc encore, dans notre douce France, des marquis et des comtes avec des noms à particule qui n'en finissent plus de finir.

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On les croyait disparus avec les diligences, les perruques poudrées et les portraits de famille mais ils sont encore bien là, installés dans leurs châteaux avec des jaguars vintage calfeutrées dans le garage tandis que le visiteur ordinaire se contente d'admirer les douves. Le marché aux chevaux se tient dans ce décor. Je pense à ceux que j'ai connus au Kirghizstan.
Là-bas, les marchés aux bestiaux sont bruyants, poussiéreux, vivants. Les chevaux se mêlent aux hommes. On regarde les dents, les jambes, l'encolure, l'allure. On discute les prix. On touche la bête. On négocie. Et ça sent aussi la saucisse. Les chevaux sont brossés, impeccables, parfois si propres qu'on se demande s'ils ont déjà connu un pré.
Aucun prix n'est affiché. Les transactions se font à voix basse. Un vendeur et un acheteur se rapprochent, échangent quelques mots, s'éloignent, reviennent. Ils donnent l’air de négocier un traité international.

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Il y a finalement peu de bêtes, et plutôt du cheval de luxe. Selon Maxime, un animal d'entrée de gamme atteint déjà 1 500 euros.
Lui n'a qu'une carriole à vendre. « Et quelle ! » Elle semble avoir appartenu à un seigneur de l'Ancien Régime. Prix : 6 000 euros. Les marchés d'Asie centrale sont décidément très loin.
À côté des chevaux, une autre brocante. Une vendeuse se sépare d'une partie de sa collection de 33 tours de Johnny accumulée depuis l'adolescence. Quelques ânes passent. Je l'entends soupirer.
‒ J'aurais dû amener le mien.
‒ Vous avez un âne ?
‒ Oui, mon mari.
Paysage de carte postale
À Couze-et-Saint-Front, quelques jours plus tard, je remonte encore le temps. Le moulin à papier de la Rouzique est attesté depuis 1530. Il cesse son activité en 1983. Quatre siècles et demi de papier au bord de la Couze.

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Aujourd'hui, l'association Au Fil de l'eau fait revivre cette histoire à travers des visites guidées.
Avant le papier, il y eut le parchemin, fabriqué avec des peaux animales. Les grands manuscrits religieux réclamaient des quantités considérables de matière : cent moutons pour une bible. Puis, le papier inventé en Chine et arrivé progressivement en Occident allait changer notre rapport au savoir.
À Rouzique, on utilisait de vieux chiffons de lin ou de chanvre. Ils étaient triés, nettoyés, découpés puis réduits en pâte. Les vieux vêtements et les draps usagés provenaient des hôpitaux. Ils pouvaient être vecteurs de maladie. On les confiait de préférence aux personnes âgées plutôt qu'aux jeunes, les anciens étant considérés plus proches de la mort.
Même le recyclage avait autrefois ses petites cruautés. Ici, chaque feuille demandait de l'eau, du temps, des bras et du savoir-faire. Le moulin rappelle aussi ce monde où les enfants travaillaient durement dans les ateliers et les usines. Les règles n'étaient pas celles d'aujourd'hui. Autre époque, autre législation.
Aujourd'hui, une machine industrielle fabrique en continu des kilomètres de papier, et une imprimante n'a plus qu'à y déposer les mots.
Il fallut attendre deux mille ans pour en arriver là. La rivière Couze, elle, continue de couler.

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Je suis le cours de la Dordogne et ses bourgs. Les châteaux et des villages médiévaux parmi les plus beaux du pays défilent. À La Roque-Gageac, les maisons s'accrochent au pied de la falaise. La rivière passe devant elle et forme un paysage de carte postale. La lumière est douce. Le Périgord donne parfois l'impression d'avoir été peint avant d'être construit. Aux Eyzies, l'histoire s’enfonce très loin dans le temps. Il y avait déjà quelqu’un ici il y a 30 000 ans. C'est en effet ici que fut découvert l'homme de Cro-Magnon.
Le pain était gros, avant…
Je découvre aussi que je passe encore pour un étranger. Dans le village de Monpazier, une dame m'aborde et s’adresse à moi en anglais. Pour une fois que je voyage dans mon propre pays ! Les Britanniques sont si nombreux à avoir élu domicile ici que leur langue semble désormais faire partie du patrimoine local — les agences immobilières l'ont bien compris. Sur les routes du Périgord, on ne sait plus s’il faut s’adresser aux gens en Molière ou en Shakespeare.

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À Saint-Cyprien, trois octogénaires occupent un banc devant une ancienne boulangerie. L'enseigne est toujours là. Eux aussi semblent appartenir au décor.
Ils ne parlent pas d'architecture. Ils parlent de pain et de cinéma : la boulangerie avait servi de décor, en 1958, au film Sans famille. Ils se souviennent surtout des énormes miches du boulanger.
— Avant, il nous préparait des pains de cinq livres. Tout le village était à la queue leu leu devant la boutique.
Puis l'un d'eux résume toute une époque en cinq mots :
— Le pain était gros, avant…
Le boulanger avait 80 ans lorsqu'on lui demanda de se mettre aux normes. Il a fermé. La boutique a disparu. L'enseigne demeure.
Dans le Périgord, le passé ne semble jamais très loin. Il suffit de pousser une porte, de s'asseoir sur un banc, ou de parler cinq minutes avec quelqu'un, pour qu'il remonte à la surface.
Parfois même, il remonte de beaucoup plus loin. Aux Eyzies, avant les boulangeries, avant les moulins, avant les tracteurs et les marquis, d'autres hommes avaient déjà trouvé refuge dans les falaises de la Vézère. Ils n'avaient ni marché aux bestiaux, ni concours de labour, ni château. Mais ils avaient, eux aussi, compris une chose essentielle : certaines vallées méritent qu'on s'y attarde pour leur douceur de vivre.
