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Texte et photos Jamel Balhi • Mai 2026

À Biskra, l’Algérie bascule doucement vers le Sahara : les palmiers remplacent les collines et la ville s’étire au pied des Aurès. Longtemps fantasmée, elle a attiré peintres, écrivains et voyageurs en quête d’ailleurs – une ville-oasis posée entre poussière et fraîcheur. Voilà pour la carte postale.

Dans la réalité, une douleur à la gorge m’oblige à remplacer le sucre dans mon café par du miel ; la fumée des pots d’échappement s’infiltre partout et le vacarme des véhicules me fait regretter mes bouchons d’oreille. Dans une station-service, autour d’un grand rond-point à l’écart de la ville, le conducteur d’une voiture s’immisce dans ma conversation avec un chauffeur de taxi, au sujet du prix de la course vers le centre.
– Tu vas à Paris ?
– Non, dans le centre de Biskra.

Tous les moyens sont bons pour engager la conversation. Il descend même de sa voiture pour négocier à ma place, persuadé de me rendre service. Fier, sans doute, de s’adresser à un Français de passage. Nasser, 69 ans, m’explique qu’il a définitivement quitté la France après y avoir travaillé comme maçon. Une retraite au pays avec 1 600 euros par mois, soit dix fois plus que la retraite locale, le soleil en plus.
« Il ne faut pas le dire trop fort, mais... Vive la France ! », confie-t-il avant de disparaître dans un mirage de chaleur.

Le chauffeur de mon taxi est pris d’une quinte de toux.
– Malade ?
– Oui.
– Du covid ?
– Non, du manque d’argent. Besoin d’argent pour aller mieux !

Biskra exhale son passé colonial. Les bancs publics, les panneaux et feux de circulation, les anciennes bornes kilométriques, tout évoque une image assez précise de la France d’avant l’indépendance de 1962. Une certaine nostalgie flotte dans l’air. Les vieilles 404 Peugeot beiges sillonnent encore les rues, aux côtés de mobylettes des années 70. Les anciens quartiers déploient leurs rues à arcades, blanchies par le temps, où l’ombre dessine des lignes nettes sur le sol. 

Les façades, fatiguées, portent encore les traces d’un autre siècle. D’une architecture plus fonctionnelle que décorative, Biskra est une ville moyenne devenue carrefour du Sud. Elle vit au rythme de ses marchés, de ses administrations un peu défraîchies et de ses palmeraies, là où commence le désert. Comparée à Alger, la capitale, Biskra fait figure de gros bourg poussiéreux, qui prend le temps d’exister.

Ni espion, ni agent

J’ai trimbalé mon appareil photo et mon carnet de notes sur tous les continents du monde civilisé. Entré en Algérie avec un simple visa de tourisme, hors de question d’être perçu comme un reporter. Je dois faire preuve de la plus grande discrétion dans un pays où tout porteur de Nikon peut être accusé d’atteinte à la sûreté de l’État. Drones de loisir, jumelles, blogs sur Internet : autant d’objets ou d’activités interdits, souvent sévèrement réprimandés. 

J’ai troqué mon appareil, laissé en France, contre un téléphone, plus maniable, plus discret – techniquement moins performant, mais plus sûr. Les visages d’enfants rieurs, de vieillards édentés, d’un serveur de thé à la menthe ou de scènes fugaces continueront malgré tout de défiler dans mon cadre. Ni espion, ni agent à la solde d’un gouvernement étranger.

Pendant mon séjour à Biskra, je vois régulièrement des bâtiments publics aux murs hérissés de fils barbelés, parfois encadrés de miradors. La vision est peu rassurante. Des sacs en plastique emportés par le vent restent accrochés dans les barbelés, comme des guirlandes.

Il est temps de changer ces dollars rapportés d’un précédent voyage. À la Banque d’Algérie, un employé me tend sa carte de visite. Son agence ne change pas les billets verts, mais au marché parallèle, c’est presque deux fois plus avantageux.
– Voici ma carte, appelez-moi en dehors des heures de bureau, je peux vous arranger ça.

Le petit parc du 10 août 1955, près du souk, est peuplé exclusivement d’hommes âgés, piaillant sous l’ombre des palmiers. Certains ne disent rien. Ils observent simplement les passants, les mains posées sur une canne ou croisées sur le ventre. Ils donnent à la ville un air suspendu. Pourtant, chaque après-midi, sans raison apparente, une chaîne vient fermer le portail. 

Le parc devient inaccessible, comme si cette récréation pour les anciens devait s’interrompre brutalement. Des nuées d’écoliers cartable sur le dos, portent des blouses bleues pour les garçons, roses pour les filles. Une distinction vestimentaire courante en Algérie, qui n’a pas encore été modifiée par les idéologies occidentales.

Des chats partout, livrés à eux-mêmes, dans tous les états de santé possibles ; ils me rappellent ceux du Caire. Un chat immobile est étalé de tout son long sur le trottoir. Je me penche, cherchant un souffle, un frémissement – rien.

L’un des hommes, assis sur un banc, m’adresse un geste sec de la main : inutile d’insister. Je m’étonne de l’absence de chiens. Un autre plaisante, tenant un gobelet de café : « Les Chinois qui s’installent chez nous en ce moment ont au moins un avantage : même si l’on a peu de contacts avec eux, ils nous débarrassent des chiens... »

Recevoir, transmettre, créer du lien

J’aime ces endroits où les conversations naissent sans prévenir. Dans le souk, en passant devant le bureau de poste, un homme s’improvise guide :
– Avant, il y avait ici l’hôtel Palace…
– Non, c’était en face, à la place du centre culturel, l’interrompt un autre qui nous dépasse.

Je fais la connaissance d’Amina, une Française d’une cinquantaine d’années mariée à un chirurgien algérien. Retraitée de l’enseignement supérieur, elle partage sa vie entre Marseille et l’Algérie dont elle est originaire. Amina me fait découvrir Sidi Oqba, à une vingtaine de kilomètres de Biskra, une oasis saharienne paisible, connue pour abriter la mosquée-tombeau d’Oqba ibn Nafi, l’un des plus anciens sanctuaires de l’islam en Afrique du Nord.

Nous roulons ensuite vers M’Chouneche, autre oasis nichée dans les Aurès, aux maisons en pisé qui se fondent dans la roche. Le frère d’Amina nous reçoit chez lui autour d’un plateau de thé à la menthe et de gâteaux fourrés aux dattes, les très fameux makhroz.

Ma nouvelle amie me parle de son projet : faire bâtir un ensemble de petites maisons pour accueillir des touristes sur un terrain acheté quelques années plus tôt. « Un lieu pour recevoir, transmettre, et créer du lien ». Arrivés sur place, nous découvrons que la municipalité a construit sur ses terres, sans sa permission et en toute illégalité, un local électrique en béton empêchant l’accès au domaine. 

Amina soupire, les yeux rivés sur ce bloc de béton jaunâtre surgi comme un champignon toxique au milieu de son rêve. Elle m'explique qu'il n'est pas rare que les municipalités installent des bornes électriques, des routes ou autres infrastructures sur des terrains privés sans autorisation, via des “erreurs administratives” ou par corruption, rendant les recours judiciaires longs et hasardeux. 

L’addition est déjà réglée

Retour dans le souk, cœur palpitant de la ville. Une gargote, comme il en existe tant, devient ma cantine. On y sert exclusivement de la dobara, une soupe de pois chiches et de fouls, grosses fèves préparées dans une sauce pimentée agrémentée de coriandre et de jus de citron. L'endroit est si couru qu'il est difficile d'y trouver une place. Comme je tente de m'y asseoir, un homme d'une soixantaine d'années se lève pour me laisser sa chaise. Emportant avec lui son assiette, il part s'asseoir à la table d'une connaissance. Il revient aussitôt pour me dire qu'il ne sera pas question que je paie mon repas... « L’addition est déjà réglée ! »

Sur une porte du souk : “Ô toi qui passe devant le seuil de ma porte, tu es le maître et je deviens ton serviteur.” À l'extérieur de la vieille mairie, des écrivains publics attendent le client, assis devant leurs machines à écrire. Une partie de la population, en partie les plus âgés, n'a pas été scolarisée en arabe standard - la langue utilisée dans les documents officiels depuis l'indépendance - ou ne maîtrise pas suffisamment l’écrit administratif. D'autres préfèrent déléguer la rédaction pour éviter les erreurs dans des démarches souvent complexes.

Biskra est réputée depuis l’Antiquité pour ses bains romains. Je choisis le vieux bain turc du souk. On me conseille de l’éviter. « Seuls les vieux Algériens le fréquentent. » Il n’en fallait pas plus pour que je me retrouve avec un pagne autour de la taille, assis sous la coupole d’une salle obscure entre Saïd et Mohamed, des gars du coin.

Saïd, ancien fonctionnaire à Tourcoing, raconte lui aussi son parcours. Même trajectoire que Nasser : une vie en France puis un retour sous le soleil du pays, au moment de la retraite. « Là-bas, j’avais tout… sauf ça », dit-il en désignant vaguement la pièce autour de lui, avant d’ajouter : « En France, on court tout le temps. Ici on attend, mais au moins on attend au chaud. »

Je m’égare encore dans le souk, où les étals débordent de dattes Deglet Nour. Leur chair dorée, leur parfum de miel et leur éclat de verre fondu résument bien ce que la ville est devenue : une oasis qui transforme la chaleur en douceur.

Biskra, ce sont les dattes qui en parlent le mieux.