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Texte et photos Jamel Balhi • Avril 2026

Des terres lointaines, des lieux insolites, des huitièmes merveilles du monde et des trous paumés, la France n’en manque pas. Avec cet avantage d’être à portée de semelles, à portée de regard. Entre les Açores et l’Algérie, me voici dans la Drôme où je tenais à découvrir de plus près l’œuvre monumentale née de l’imaginaire d’un facteur rural au XIXe siècle. Un homme qui a immortalisé sa vision dans la pierre.

Là commence l’histoire de Ferdinand Cheval. En avril 1879, lors de sa tournée, l’employé des Postes trébuche sur une pierre. Intrigué par la forme bizarre de cette roche érodée, il l’emporte. Sa trouvaille stimule son imagination. Il se met très vite à collecter de belles pierres de molasse, sculptées par le temps et les eaux. Sur un terrain potager acheté quelques mois plus tôt, il commence par creuser un bassin pour réaliser « la source de vie ». Avait-il imaginé que sa construction durerait 33 ans ? 

Chaque jour après sa tournée, il revient sur ses pas, accompagné de sa fidèle brouette, pour ramasser les pierres mises de côté durant ses longues marches de facteur, qui lui font parcourir chaque jour de la semaine des dizaines de kilomètres. Il consacre tout son temps libre, de jour comme de nuit, à l’œuvre de sa vie, sa légende personnelle. Au village, il est considéré comme « un pauvre fou qui remplit son jardin de pierres ». Petit à petit, il va acquérir les parcelles voisines afin de donner vie à son rêve, qu’il désigne comme son Palais idéal.

Quête d’absolu

Au cœur du village d’Hauterives, dans la tranquillité provinciale de la Drôme, je me retrouve devant le rêve obstiné de cet homme né deux siècles plus tôt. Édifié seul, pendant plus de trente ans, ce palais échappe à toutes les catégories. Ni château, ni temple, ni simple fantaisie de jardin, mais, à mon goût, plus déroutant qu’esthétique. On y croise des inspirations venues d’Orient, d’Inde, d’Égypte, du christianisme, de la mythologie grecque, et sans doute aussi de ces ailleurs que l’on se fabrique sans jamais les avoir vus.

Ce qui m’interpelle le plus, c’est la force humaine contenue dans cet édifice. On pense aux tournées du facteur, aux kilomètres avalés, aux pierres ramassées une à une, à la brouette poussée jour après jour. Au-delà de la curiosité architecturale, le Palais idéal est la preuve monumentale qu’une vision intérieure poursuivie avec une ténacité titanesque peut devenir réalité. J’éprouve une admiration profonde pour ces êtres qui se lancent corps et âme dans une quête d’absolu.

Ferdinand Cheval me fait penser à d’autres figures croisées au fil du monde, à commencer par certains sâdhus en Inde, hommes détachés des pesanteurs matérielles, vivant pour l’errance, la contemplation et la prière, parfois jusqu’aux formes les plus radicales de pénitence. À Rishikesh, sur une rive du Gange au pied de l’Himalaya, j’avais ainsi rencontré l’un de ces illuminés, dans ce que le mot peut signifier de plus noble sur la terre de Shiva. Il s’appelait Milk Baba, en référence à la vache sacrée qui nourrit l’humanité de son lait. 

Silhouette ascétique et fervente, il portait depuis douze ans son bras droit levé vers le ciel, en signe de dévotion extrême envers Shiva, mais aussi comme un appel à la non-violence et à la fin des conflits. Le baba n’avait jamais accordé une seule seconde de répit à ce bras devenu, au fil des ans, aussi rabougri qu’un bout de bois mort. Geste incompréhensible pour les uns, sublime pour les autres. Pénitence ou illumination, folie ou fidélité, nul ne sait jamais très bien où finit l’une et où commence l’autre.

À Hauterives, où rien ne semblait appeler une telle démesure, un facteur a donné forme à son obstination. Son œuvre est toujours là, aujourd’hui classée Monument historique, comme un message en pierre adressé à tous ceux qui ont un jour été traités de rêveurs. Peut-être faut-il cette part de déraison pour déplacer les frontières du réel ? Et peut-être est-ce cette obstination de l’esprit qui m’a fait un jour courir à pied de Paris à Shanghai avec pour seule motivation d’aller prendre un thé chez un ami chinois. Coureur à pied de naissance, la route était déjà tracée ! Les hommes raisonnables construisent des carrières, des maisons, des réputations. D’autres, plus rares, construisent des mondes. Jusqu’où peut aller un être humain lorsqu’il obéit à sa voix intérieure ?

Capitale de la chaussure

Lorsqu’on sillonne la Drôme, on finit toujours par croiser la Nationale 7, cette route mythique qui prend sa source à Paris porte d’Italie et qui traverse la France du nord au sud comme un fil tendu entre les époques. Elle a vu passer les départs en vacances, les camions, les vies ordinaires et les rêves d’ailleurs. Je retrouve cette ancienne route impériale. La Nationale 7, c’est la France en mouvement.

Sur des murs écaillés à proximité de la fameuse N7, des publicités naïves vantent le nougat de Montélimar. On verrait presque la Méditerranée approcher.

Dans les avenues et sur les ronds points de Romans-sur-Isère, jusque sur le parvis de la gare, des chaussures géantes trônent sur leurs piédestaux comme des sculptures antiques, rappelant que la ville fut la capitale de la chaussure. Les usines ont fermé, ont été rachetées ou délocalisées, et les milliers d’employés que le secteur faisait vivre avant les années 2000 ont été licenciés. Les façades de briques rouges, les anciens bâtiments industriels réaménagés en lofts ou en centres culturels, les vitrines vides et les néons fatigués racontent une histoire de réussite, puis de déclin, puis de métamorphose lente et incertaine.

Dans les rues de la petite cité ouvrière, les cerisiers en fleurs annoncent le printemps ; les accents commencent à chanter le Sud. 

Romans-sur-Isère ne se limite pas à la chaussure dès lors qu’on se promène dans le vieux quartier des tanneurs, près de l’abbatiale Saint-Barnard. Au détour d’une rue, une vitrine chargée d’objets hétéroclites, des éventails aux grandes plumes de paon attire mon attention. Je fais la connaissance de son propriétaire, Frédérick Gay, une figure bien connue du coin. Cet artisan d’une quarantaine d’années se présente comme l’un des derniers éventaillistes en France.

Derrière la devanture, l’atelier s’ouvre sur un univers captivant : boîtes en bois entrouvertes, papiers de soie irisés, feuilles de laque, calames, matériel de couture. Le désordre apparent laisse penser que créativité et imagination dominent sur tout le reste. L’artisan prend le temps de me parler de son métier et de sa fascination pour l’éventail dont l’histoire n’a pour lui aucun secret. En Europe, explique-t-il, l’éventail apparaît au XVIe siècle grâce aux Portugais qui le rapportent du Japon. En France, la corporation des éventaillistes est instaurée par Louis XIV. « C’est un métier spécifiquement français qui fait rayonner le génie de notre pays dans le monde ».

Sur les murs de son atelier-boutique, parmi des dessins de personnages inspirés du jardin d’Eden, et des objets baroques, quelques éventails de sa collection, dont une pièce sertie de fragments de miroir estimée à 10 000 euros. Dans ce monde de contrastes, on peut être amené à traverser des zones de guerre, et ensuite aller parler chiffon dans une petite ville de province.

Effluves de vieille maison

Une étagère bancale, quelques ouvrages défraîchis, un roman aux effluves de vieille maison, un manuel scolaire d’un autre temps, et parfois, au milieu de ce désordre, une pépite inattendue… Dans ces boîtes à livres, on prend, on dépose, on échange. Une économie parallèle faite de papier, de hasard et de bonne volonté. Voilà une façon pittoresque de faire circuler les histoires sans passer par les circuits officiels.

Dans certains bourgs, elles prennent l’allure de petites maisons miniatures, colorées, parfois décorées avec soin, comme si quelqu’un avait voulu offrir aux livres un abri digne de leur importance. Ailleurs, ce sont de simples armoires reconverties, ou d’anciennes cabines de téléphone. On ouvre la petite porte vitrée, on parcourt les tranches en biais, et l’on repart avec un livre comme on cueille un fruit au bord d’un chemin. 

À Cliousclat, la bibliothèque en miniature s’intègre parfaitement au décor d’un village vieux comme le monde. Leçon d’un siècle de vie par Edgar Morin et Atlas Géopolitique mondial 2022, deux ouvrages rangés parmi d’autres dans la petite armoire. Allez zou, j’emporte !

Une église, une mairie, un cimetière et un lavoir pour une cinquantaine d’habitants seulement. Accroché sur les premières ondulations de la vallée de la Drôme, Cliousclat déploie ses ruelles médiévales étroites, ses maisons de pierres claires et ses volets aux teintes délavées par le soleil. L’espace est trop resserré pour que les voitures y circulent. Quelques chats traversent la place devant le lavoir avec l’assurance tranquille des habitants de longue date. Le chemin de garde en surplomb de la commune ouvre un large panorama sur le Rhône, la Nationale 7 et les panaches de fumée de la centrale nucléaire du Tricastin.

Encore une localité qui se targue d’être la capitale de quelque chose. En 1850, près d’une centaine de potiers modelaient du matin au soir toutes sortes de pichets, bols ou assiettes. Aujourd’hui ils ne sont plus qu’une poignée réunie dans la vieille fabrique de poterie, là où autrefois, presque tout « Cliou » vivait de l’argile extraite à proximité, et où résonne encore aujourd’hui la petite musique des tours de potier.

Des terres lointaines, des lieux insolites, des huitièmes merveilles du monde et des trous paumés, la France n’en manque décidément pas.