Hiroshima, une ville debout
À Hiroshima, la mémoire du drame cohabite avec une société d’une rigueur et d’une douceur saisissantes. Entre gestes du quotidien, lieux de recueillement et rencontres, la ville martyre raconte une autre manière de penser la paix.
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© Jamel Balhi
Texte et photos Jamel Balhi • Janvier 2026
Avancer, marcher, suivre… À Hiroshima j’apprends à marcher comme les autres, traverser quand le signal l’ordonne, caler mon pas sur celui de la foule, accepter de me fondre dans un rythme collectif qui ne laisse aucune place à l’improvisation ; les bancs publics sont d’ailleurs inexistants. On m’explique que les villes japonaises ont été pensées pour absorber d’immenses flux de piétons : les trottoirs, les gares, les centres commerciaux sont conçus pour circuler, et non pour s’asseoir. Le banc public, objet destiné à s’arrêter, occupe de la place et crée un point fixe.
On ne l’installe que là où la logique urbaine le justifie : parcs, temples, aires de repos, quais organisés. En Occident, un banc est un symbole de convivialité. Au Japon, l’espace public est d’abord un lieu de coexistence harmonieuse, où chacun minimise son impact sur l’autre. On s’y repose moins, on s’y expose peu, afin de préserver la tranquillité générale. Après mon passage au Japon, je ne regarderai plus les bancs publics de la même manière.

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Je suis tout aussi frappé, à peine débarqué dans ce pays lointain, par l’absence de poubelles. Ni corbeille, ni cube métallique, pas même un petit cylindre relégué au coin d’un trottoir. Encore une étrangeté bien japonaise : jeter à la poubelle en dehors de chez soi n’est pas la norme. On attend des citoyens qu’ils rapportent leurs déchets chez eux pour les trier correctement selon un système très strict. Cette discipline s’apprend à l’école dès l’enfance. Ce système de propreté repose sur la conscience individuelle et la discipline collective. Même sans poubelle, les rues restent propres. A force de colporter tickets de transport, emballages et petits bouts de papier au fond de mes poches, je deviens peu à peu une mini déchèterie ambulante.

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Survivant in utero
Assis sur un rebord en pierre, j’écris quelques notes à l’endroit précis où explosa la première bombe atomique larguée par les États-Unis sur la ville d’Hiroshima, le 6 août 1945. Face à moi, au bord de la rivière, se dresse le Dôme de la bombe atomique, seule structure restée debout dans le périmètre immédiat de l’explosion, aujourd’hui classée au Patrimoine mondial de l’humanité. Sa carcasse en béton et l’armature métallique de son toit veillent sur le Parc du Mémorial de la paix comme un squelette resté debout pour témoigner.
Un homme s’approche et m’adresse la parole en anglais. Il s’appelle Mito Kosei. Au Japon, les survivants de la bombe atomique sont désignés par le nom Hibakusha. Sur le badge qu’il porte autour du cou, quelques mots précisent : “survivant in utero”. Sa mère était enceinte de quatre mois lorsqu’elle a vu, dans un village à sept kilomètres d’Hiroshima, la lumière aveuglante qui a précédé l’onde de choc. Chaque jour, Kosei vient ici à vélo. Il déploie au sol des photographies en noir et blanc, des documents en japonais, anglais et chinois. Il raconte son histoire, celle de sa famille, et à travers elle, celle de toute une ville.
La bombe à l’uranium 235 a explosé à quelques centaines de mètres du sol, générant une chaleur capable de faire fondre le métal. Près de soixante-dix mille personnes meurent instantanément, et bien d’autres dans les jours et les années qui suivirent, victimes de brûlures, de cancers et de maladies liées aux radiations. La même tragédie s’abat trois jours plus tard sur la ville de Nagasaki. Assis près de cet homme qui fêtera bientôt ses 80 ans, j’ai l’étrange impression de feuilleter un chapitre vivant de la deuxième guerre mondiale.

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Dans cette ville martyre, me revient un autre lieu de mémoire où j’étais cette même année : Kigali. Deux noms que tout oppose en apparence, deux villes éloignées par la géographie mais reliées par un même traumatisme collectif. À Hiroshima, la mort est tombée du ciel en quelques secondes ; à Kigali, en 1994, environ un million de personnes ont été massacrées en cent jours, souvent à la machette, dans une violence au corps à corps. Au Japon comme au Rwanda, ces victimes ont en commun d’avoir été prises au piège de décisions politiques, idéologiques qui les dépassaient.
À Hiroshima, le Dôme reste debout pour rappeler le coût humain de l’arme nucléaire ; à Kigali, les vitrines du mémorial exposent crânes, vêtements et portraits, matérialisant la brutalité du génocide. Deux lieux de mémoire, deux récits, et une même formule revient comme un refrain : “Plus jamais ça”. Comme si la paix ne tenait qu’à un slogan. Combien de drames faudra-t-il encore pour que l’humanité comprenne que la guerre détruit d’abord ceux qui n’y sont pour rien ?

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De bons auspices
À un petit quart d’heure de ferry d’Hiroshima, l’île de Miyajima offre une parenthèse de douceur et de cartes postales. Le célèbre torii vermillon d’Itsukushima semble flotter sur la mer intérieure, marquant l’entrée d’un sanctuaire shintô où les passerelles en bois épousent les marées. À marée haute, le portique se découpe sur l’eau comme un mirage ; à marée basse, les visiteurs s’aventurent jusqu’à ses piliers, entourés de coquillages et d’algues. Dans ce havre de paix, les biches circulent en liberté, habituées à l’homme au point de devenir d’infatigables mendiantes. Sur Miyajima, elles ont compris que la pitié est un sentiment strictement humain, et qu’il suffit d’un regard faussement innocent pour obtenir un biscuit ou même une feuille de papier.

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Assis sur les marches d’un temple, une biche vient à ma rencontre et réussit à extraire une soupe de pâtes dans mon sac laissé ouvert. Je proteste par principe, mais la voleuse me fixe calmement, le sachet pendant au bout de sa gueule. Dans ce face-à-face absurde, Hiroshima et Kigali semblent très loin. À l’intérieur de l’île, je me perds dans une forêt dense où surgissent, au détour d’un sentier, un temple, une pagode… et cinq cents statues de Jizō Bosatsu, toutes coiffées d’un bonnet de laine rouge. Cette figure majeure du bouddhisme japonais veille sur les enfants, les voyageurs et les âmes en errance. Ces couvre-chefs ont été déposés par des parents endeuillés, pour des enfants morts trop tôt... Pour les Japonais, la couleur rouge protège, éloigne la maladie et les mauvais esprits. Me voilà sous de bons auspices.

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La barrière de la langue
Le Japon donne l’impression de voyager, à quelques rues de distance, d’un univers à un autre. Je pousse la porte d’un Neko Café d’Hiroshima, ces lieux où l’on paie pour boire un verre entouré de chats, de hiboux ou même de serpents comme une thérapie douce au milieu d’une petite communauté animale. Les règles sont strictes : mains désinfectées, voix basse, interdit de réveiller un animal endormi, et ne le caresser que s’il vient de lui-même.
Un salarié en costume lit un manga pendant qu’un chat gris s’est installé sur le dossier de sa chaise, comme un châle vivant. Une étudiante, carnet sur les genoux, tente de dessiner le profil d’un chat tigré qui se dérobe sans cesse. Un couple de touristes australiens en photographie un autre au pelage roux, endormi dans un panier, avec le sérieux que l’on réserve d’ordinaire aux œuvres d’art. Le Japon excelle dans ces espaces où la douceur est codifiée, où la tendresse devient un service tarifé, probablement en réponse à la solitude urbaine et aux journées de travail interminables…

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Plus loin, les Manga Kissa, ces établissements où l’on peut passer la nuit dans un box privé entouré de mangas et de distributeurs de boissons, offrent un refuge bon marché aux étudiants, aux employés exténués, comme à ceux qui ont raté le dernier train. J’y passe la quasi-totalité de mes nuits japonaises. À l’opposé, les salles de pachinko sont des cathédrales de bruit, saturées de lumières et de cliquetis de billes métalliques. On y entre comme dans une tempête hypnotique, où le vacarme semble avoir pour fonction première de couvrir le silence intérieur.

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Acte civique et esthétique
Un matin, dans une rue calme, je remarque un homme penché au-dessus d’un minuscule papier coincé contre une bordure. Vêtu d’un sweat à capuche, un grand sac plastique dans une main, une longue pince en bois dans l’autre, il ramasse le déchet avec la délicatesse de celui qui manipule un objet fragile. Nous échangeons quelques mots. Il me tend sa carte de visite à deux mains : Takuya Miyamoto, artiste contemporain, primé à plusieurs reprises, exposé jusqu’au musée du Louvre. Avec sa pince métallique, il incarne quelque chose de profondément japonais : cette attention minutieuse aux petites choses, à ce qui pourrait facilement être négligé. Ce simple ramassage devient un acte à la fois civique et esthétique. Les poubelles ont disparu des rues mais la propreté reste exemplaire.
Ce pays, où l’on ne jette pas son papier par terre, où l’on ramasse un déchet comme une petite œuvre à sauver, où un homme raconte chaque jour l’explosion qui a failli l’emporter avant même sa naissance, me donne l’impression d’une société tenue par des fils invisibles. Assis sur une pierre à Miyajima, mon sac allégé d’un sachet de soupe volé par une biche, je repense à Hiroshima, à Kigali, aux pachinkos, aux Neko Cafés et à l’artiste à la pince en métal… Dans ce pays, la paix se cultive dans les gestes infimes, plutôt que dans les grands slogans. Une bonne école de vie.
