Sur les rails du Wa
Entre la sérénité du château d’Himeji, les sentiers sacrés du mont Shōsha et la densité vertigineuse d’Osaka, Jamel Balhi poursuit son périple dans un Japon au contraste permanent.
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© Jamel Balhi
Texte et photos Jamel Balhi • Février 2026
J’avais pris soin la veille de venir acheter le billet de train pour Himeji à la gare d’Hiroshima. Pour un départ aux aurores, il vaut mieux se prémunir de tout retard ou hésitation, surtout dans un pays où les panneaux affichent uniquement leur système d’écriture composé de vermicelles hiéroglyphiques.
Le matin suivant, il fait encore nuit au pays du Soleil Levant lorsque je quitte le Manga kissa où j’ai dormi. Le Japon a inventé des lieux pour disparaître temporairement, tels ces lits capsules où l’on entre comme dans un tiroir pour reposer le corps sans encombrer l’espace. Des jeunes cosplays échappés de leur soirée et lourdement alcoolisés, prennent la pose devant mon appareil photo. Pourquoi faut-il toujours que les gens brandissent leurs doigts en V lorsque je les photographie ?

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Départ du train pour Himeji à 7h13. La gare est déjà sous le feu des départs au travail. La cheffe de quai, dans son uniforme bleu impeccable et ses gants blancs ne parvient pas à comprendre ma prononciation de trois syllabes pourtant élémentaires : hi-me-ji. Je saute dans le train qui se présente sur le quai quelques minutes avant l’heure, persuadé qu’il s’agit forcément du bon. Il quitte aussitôt la gare… pour Tokyo. À Yokohama je réussis l’exploit de me remettre sur les bons rails grâce à la compassion d’un contrôleur muni d’un traducteur de langue électronique.
C’est reparti, dans le confort feutré d’un deuxième Shinkansen supersonique de la JR (Japan Rail), blanc comme le château d’Himéji que je m’apprête à aller voir. Une ligne blanche qui fend l’air à 300 km/h. Pas de cahot, pas de grondement métallique : seulement la sensation douce d’être porté à bord d’un vaisseau spatial. Le paysage japonais défile comme un rouleau d’estampes.
Quel contraste avec ma première expérience du Japon, lorsque je parcourais le pays lors de mon tour du monde en courant. Tout n’était que secousses, les pieds martelant le bitume et les lanières d’un sac trop lourd claquant dans le vent.
Le Héron blanc
Himeji, une ville japonaise de 460 000 âmes blottie dans une vallée entre les monts Masui, Hiromme et Shosha. Himeji. La ville respire la discrétion, loin des grandes métropoles japonaises. Il y règne une douceur provinciale avec des rues paisibles aux petits commerces sans prétention. La région possède une longue et passionnante histoire mais une longue histoire ne suffit pas toujours à rendre un lieu attractif. Je m’interroge souvent sur ce qui fait apprécier un lieu : son passé, son présent ou les rencontres que l’on y fait. Himeji se distingue avant tout par son incontournable et imposant château.

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Trésor national, inscrit par l’Unesco au Patrimoine mondial, le château d’Himeji est la plus vaste construction de bois au monde, et la forteresse médiévale la mieux conservée. Le donjon de cinq étages en gradins impose sa silhouette au-dessus d’une colline qui domine la plaine dans l’axe de l’avenue principale. Avec le Taj Mahal en Inde, c’est l’un des plus magnifiques monuments qu’il m’ait été donné d’admirer dans ce monde.
À l’extérieur des douves s’étend le ravissant jardin Kōko-en aménagé sur l’ancien quartier des samouraïs. Rien n’y est laissé au hasard, ni abandonné aux caprices de la nature. Chaque arbre a été patiemment façonné pour trouver sa place exacte dans la composition. Cascades, pruniers aux troncs en zigzag, bambous et petits étangs où se prélassent, royales, les carpes koï. Drôles de créatures, oranges, noires, blanches ou jaunes, parfois longues de près d’un mètre, captant tous les regards à la surface de l’eau.
Dans la culture japonaise, la koï symbolise la force, la persévérance et la réussite – en écho à la légende de la carpe remontant les courants pour se métamorphoser en dragon.

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Les cerisiers ne sont pas encore en fleurs, mais des érables jaillit déjà un rouge éclatant, rompant avec la douceur hivernale du paysage. Je croise des couples et des étudiants assis dans l’herbe, piochant avec leurs baguettes dans le contenu d’un bento : sushi, saumon, teriyaki... Ces boîtes de nourriture achetées dans toutes les épiceries, les gares ou stations de métro sont un art de vivre, et surtout une manière très japonaise de manger à l’extérieur.
Clochard sous la cloche
C’est à pied cette fois, que je quitte la ville, direction le Mont Shosha, à une dizaine de kilomètres d’Himeji. Une montagne couverte de forêt et jalonnée de temples bouddhistes que je parcours à pied plutôt qu’emprunter le téléphérique menant à son sommet en quelques minutes, et quelques centaines de Yens.
La pente est raide. De sentiers étroits et glissants en marches d’escalier taillées dans la pierre, l’itinéraire vers le sommet me fait découvrir au prix d’un effort épuisant, d’anciens temples bouddhistes gardés par des Jizos. Contrairement aux temples urbains, Shōsha est entourée de forêts de cèdres, de brume et d’animaux sauvages. Je ne croise personne, à l’exception de quelques biches et d’une vieille dame mutique au sourire plein de noblesse naturelle. Comme sur l’île de Miyajima au large d’Hiroshima, je tombe nez à nez avec des Jizos, coiffés d’un bonnet rouge offert par les fidèles, symbolisant à la fois la protection et l’amour maternel.

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À l’écart du chemin, un pavillon surélevé abrite des poutres qui soutiennent une cloche si massive qu’elle n’a pas de battant. La patine de cette cloche laisse deviner des millions de mains ferventes. L’endroit est désert. Je m’assieds dessous le temps d’écrire quelques notes. Quel clochard dans ce monde pourrait être plus clochard que moi, clochard sous la cloche.
Au sommet se trouve le temple Engyō-ji fondé en 966 par un ermite pour fuir le monde. Le site est vaste, paisible, boisé, composé de plusieurs pavillons disséminés dans la montagne. C’est dans ce décor très cinématographique que fut tourné Le Dernier Samouraï avec Tom Cruise.
Quitter ce lieu de paix et de méditation s’annonce difficile, mais il faut bien se remettre sur les rails ; direction la pieuvre Osaka et ses 12 500 habitants au km², où la contemplation se pratique surtout aux feux rouges.
C’est le Wa !
Je prends conscience au Japon que je ne représente qu’un sept-milliardième de l’humanité ; la fourmilière humaine qui m’entoure me rappelle combien je suis une quantité insignifiante. Et toujours pas de bancs publics pour s’asseoir ! Pas de repos dans l’immobilité, doivent-ils penser, au Japon. Est-ce pour cette raison-là que tout le monde avance, ici, en foules compacte, mi-passante, mi-badaudante, mais jamais stagnante.

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Un homme sort de sa poche un gadget fabuleux – acheté dans une boutique de gadgets fabuleux – et s’en sert en le tenant devant sa bouche pour traduire instantanément du japonais au français.
En plein cœur du quartier Umeda, je croise sur un passage pour piétons trois demi-tonnes de muscles et de graisse. Trois lutteurs de sumo en sortie shopping, tout-sourire dans leur tunique, chaussés de claquettes en bois. On les croirait tout juste sortis du ring. Leur emboîter le pas mènerait sans doute au saint des saints : l’anneau sacré. Une expérience qui ne manquerait pas de sel, vu que chaque combat commence, outre un lever de jambe spectaculaire en guise de salut, par le jet dans le cercle d’une poignée purificatrice de sel. Toute une histoire les passages pour piétons au Japon…
Eskusemi ! me dit deux fois un jeune policier au regard myope derrière ses lunettes. J’ai à peine commencé à traverser lorsque le signal est rouge. Deux pas en arrière et tout rentre dans l’ordre. Pas de panique, c’est le Wa ! Ou l’harmonie sociale, synonyme de discrétion et de retenue.

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Devant la gare, nouvelle fourmilière stoppée net au feu rouge ; deux ou trois mille paires de jambes de tous les instants, alignées à la militaire, attendent le vert avant de s’élancer sur les bandes de peinture blanche, qui sont à la fois droites et obliques. À Nara, ancienne cité impériale, je croiserai aussi des biches sur les passages pour piétons comme les quatre Beatles sur Abbey road.
Une ville dans la ville
Dans la gare, ou plutôt le centre commercial ultra-moderne d’où partent et arrivent les trains, confondre l’higashi deguchi avec la nishi deguchi, la sortie est avec la sortie ouest, me vaut de tourner en rond un bon kilomètre dans un quartier inattendu pour retrouver la bonne sortie. Je dois parfois contourner plusieurs immeubles juste pour me rendre sur le trottoir d’en face, certaines rues étant impossibles à traverser. La gare d’Osaka est une ville dans la ville. Un temple du commerce, des vitrines occupées par le luxe, le chic, le sent-bon ; parcourues par des hommes et des femmes sur leur trente-et-un, entre deux shinkansens qui foncent à la vitesse de la lumière.

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Dans cette gare de luxe pour gens pressés, je cherche en vain du haut en couleur, en odeur, en son, pour rendre plus croustillant un récit de voyage ; mais pas l’ombre d’une immondice, d’une odeur d’urine, d’un mendiant, d’un chenapan chapardeur, d’un racoleur… Pas de bousculade, ni de coup de gueule, pas le moindre crêpage de chignon à espérer, rien qui puisse donner vie à une scène de la vraie vie.
Même les toilettes publiques semblent appartenir à une autre planète : la planète Japon. Un bouton ad hoc, sur une tablette numérique accolée au siège, commande chaque étape du processus : température de la lunette, direction et intensité du petit jet d’eau qui tient lieu de papier hygiénique, volume de la musique d’ambiance, prévue pour – discrétion oblige – couvrir les bruits de voisinage… Au pays de la haute technologie, même l’intimité semble avoir été pensée et optimisée.

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À force d’arpenter le monde, j’ai connu tous les extrêmes ; des plateaux du Tibet, où la terre rencontre le ciel à la mer Morte où l’on marche sous le niveau des océans. Des déserts minéraux aux mégapoles étouffantes, des lieux de paix absolue à d’autres où la fureur semble constitutive de l’existence. Le Japon réussit à concentrer toutes les polarités du monde, la technologie la plus pointue et la sagesse la plus ancienne, la discipline collective et l’intime assisté par ordinateur.
Tout fonctionne parfaitement au Japon. À condition de savoir lire, parler, comprendre, se repérer, traverser, s’asseoir quand il n’y a pas de banc, et, à force de se fondre dans la foule, devenir transparent. C’est le Wa !
