São Miguel, l’île au bout du vent
Au cœur de l’Atlantique, à 1 600 km du Portugal, l’île de São Miguel surgit comme un fragment de terre posé entre deux continents. Sous la pluie, dans le vent et la lumière changeante des Açores, Jamel Balhi nous raconte le quotidien tel qu’il est.
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© Jamel Balhi
Texte et photos Jamel Balhi • Mars 2026
J’emporte toujours vers une nouvelle destination un petit cortège invisible : la poussière de Mésopotamie encore accrochée aux chaussures, les souvenirs d’Hiroshima, les fragrances des bazars de Samarcande, les collines du Rwanda, le vent sec du Larzac. Chaque voyage laisse une trace. Chaque départ en ajoute une. Cette fois, c’est l’Atlantique.
São Miguel a surgi au milieu d’un vaste nulle part, entre Europe et Amérique, cernée d’eau. À 1 600 kilomètres des côtes du Portugal, l’île semble posée là par hasard. Le décalage horaire avec Paris n’est que de deux heures, mais cela suffit pour se sentir au bout du monde. Dans le fuseau UTC-1, il n’y a pas foule : le Cap-Vert, le Groenland – territoire immense et blanc, rattaché au royaume du Danemark – et l’archipel des Açores, neuf îles perdues sous administration portugaise.

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Faire rêver dans les chaumières
Ponta Delgada étale son port sur la côte sud. Pavés noirs de basalte, façades blanches bordées de pierre sombre, églises baroques massives tournées vers le large. Les hortensias débordent des jardins. La ville fait figure de capitale malgré sa taille modeste. Des trombes d’eau tombent du ciel. Le vent souffle en rafales. L’océan cogne contre les quais. La pluie arrive à l’horizontale.
Ce qui me frappe dans ces bouts du monde – Ponta Delgada, Ushuaia, Anchorage ou le Cap Nord – est moins l’éloignement que la présence physique de la Terre. L’océan, les montagnes, les glaciers, les vents… tout rappelle que notre planète est vaste, puissante, et que nous n’en sommes qu’une infime partie. L’homme n’y exerce aucun contrôle.
Vu d’ici, l’anticyclone des Açores doit être une invention des bulletins météo pour faire rêver dans les chaumières. J’aurais pu choisir une période plus ensoleillée mais je ne voyage pas pour faire du tourisme ; seulement pour voir le monde tel qu’il est. C’est comme entrer chez les gens lorsqu’ils n’ont pas fait le ménage. J’entre dans la vie de tous les jours et non dans un dépliant de l’Office du Tourisme.
Sur la place Gonçalo Velho, face à l’océan, cinq garçons d’une quinzaine d’années jouent aux cartes. L’un d’eux abat la sienne avec un sourire triomphant. Une scène d’une grande banalité, mais Ô combien insolite dans notre époque du tout-écran individuel.

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Sur le port, des agences vendent des sorties en mer pour aller observer baleines, cachalots et dauphins. On achète un billet pour le grand large comme on achèterait une place de spectacle. Dans sa guérite estampillée Futurismo, un homme me propose pour 70 euros d’embarquer avec un groupe de touristes prêts à larguer les amarres. Pas de remboursement si les baleines décident de rester au fond de l’océan, précise-t-il.
Elles ont leurs humeurs. Et ne semblent pas au courant qu’elles figurent au programme. Depuis 1986 et le moratoire sur les baleines interdisant leur pêche, les cétacés ont changé de statut. De bêtes à traquer, ils sont devenus trésors à contempler. L’archipel, qui envoyait autrefois ses chaloupes harponner les cachalots au large, a troqué les longues lances contre des jumelles.
Ne pas tout comprendre
Des trottinettes en libre-service, quelques silhouettes perdues aux coins des rues, suffisent à fissurer le décor de carte postale. La première personne à m’adresser directement la parole est un mendiant, la main tendue, réclamant son obole. La traduction s’impose d’elle-même. Depuis tant d’années, je parcours le monde. Je traverse des pays sur tous les continents, change de reliefs autant que de climats. Je rencontre des personnes de toutes les cultures, s’exprimant dans des langues qui me sont, la plupart du temps, incompréhensibles.
Je me suis accommodé à cette sensation d’être toujours un étranger, et de lire dans les gestes et les regards ce que les mots ne livrent pas. Je ne parle pas plus ici le portugais que je ne parlais il y a quelques semaines le Japonais — à part, un obrigado appris dans le mercado. Le reste appartient au voyage : accepter de ne pas tout comprendre.

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Dans le mercado da Graça, je crois saisir dans une conversation entre deux commerçants que le soleil est attendu dans deux jours, comme s’il avait pris rendez-vous avec les Açoriens. Ce grand marché couvert du centre de Ponta Delgada fut créé pour offrir un lieu digne aux commerçants et producteurs, à une époque où l’on vendait jusque-là légumes, poissons et animaux vivants au coin des rues et des arcades de la ville.
Les ananas abondent sur les étalages. Introduit au XIXᵉ siècle, ce fruit coiffé comme pour une parade est cultivé sous serre tout au long de l’année pour tromper l’humidité et le vent. Une fierté locale, ces ananas. Sous la halle de ce marché j’aurais pu me croire dans un mercado d’Amérique latine si les fruits n’étaient pas aussi bien rangés et si les vendeurs donnaient un peu plus de voix.
Pas une cagette ne dépasse d’un stand ; aucun risque de glisser sur un fruit trop mûr abandonné au sol, ni aucune scène de marchandage propre à ce genre de lieu. Ce marché aux allures trop sages me rappelle que j’ai beau être au milieu de l’Atlantique, les normes d’hygiène et de sécurité de l’Union européenne s’appliquent scrupuleusement.

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Sous un ciel des plus maussades je prends la route à pied vers Agua De Alto, au sud de l’île. Vent de face, pluie continue. Le climat zéro soleil en a rebuté plus d’un. Le sentier – boue, pierres, branches – serpente au milieu d’une végétation exubérante. Des générations d’ouvriers l’ont emprunté pour rejoindre les centrales hydroélectriques qui éclairèrent la région pendant près de trois quarts de siècle.
Ce sentier, aujourd’hui parcouru par quelques marcheurs obstinés, fut pendant des décennies l’axe quotidien de populations laborieuses. Elles rejoignaient à pied les installations hydroélectriques dissimulées dans la vallée.
La Fábrica da Luz – centrale hydroélectrique mise en service au début du XXᵉ siècle – exploitait la force des ribeiras (cours d’eau) descendant des hauteurs volcaniques. L’eau, captée plus en amont, était conduite par des canalisations métalliques jusqu’aux turbines. Durant près de soixante-dix ans, jusqu’à son arrêt en 1974, le site participa à l’électrification progressive de l’île, bien avant l’essor des centrales thermiques puis géothermiques.

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Aujourd’hui, les grosses turbines de plusieurs tonnes gisent, ouvertes aux intempéries. Les conduites, éventrées par endroits, rouillent lentement. Les alternateurs ont perdu leurs plaques signalétiques. Le béton se fissure sous la pression des racines. La mousse a gagné du terrain, les branches entrent par les fenêtres sans vitres et l’eau continue de couler, indifférente.
L’endroit ressemble étrangement à un fragment d’Angkor transposé dans l’Atlantique. Ici, pas de bas-reliefs ni de divinités sculptées dans la pierre mais j’assiste au même spectacle d’une œuvre humaine reprise par la forêt. Les ingénieurs du siècle dernier n’auraient sans doute jamais imaginé que leurs turbines serviraient un jour de décor aux randonneurs et de refuge aux merles noirs, aux corbeaux et aux fougères.
Le marigot local
Je quitte encore à pied Ponta Delgada, cette fois pour Relva, petite bourgade côtière proche de l’aéroport. Quelques rues seulement, des maisons blanches coquettes bien alignées, comme si le village avait été rangé avec soin avant mon passage. Au centre, une église massive aux murs blanchis à la chaux domine une placette tranquille, face à un jardin d’enfants.
J’entre dans un bar, comme pour faire trempette dans le marigot local, et commande un café. Je suis le seul client assis. Autour du comptoir, plusieurs hommes forment une grappe compacte, absorbée par l’écran géant qui hurle son foot. Equipe rouge contre équipe blanche. Chaque but des rouges génère un petit tremblement de terre dans tout le voisinage…

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Sur les hauteurs subsistent encore les anciens postes d’observation d’où l’on scrutait jadis l’horizon. Les vigies repéraient le souffle des baleines avant de donner l’alerte. Une fois l’animal signalé, les hommes prenaient la mer dans de frêles embarcations à rame, harpon en main. À la sortie du village, je m’engage sur un sentier qui plonge brusquement vers la mer, du côté de Rocha do Cascalho.
Le soleil est sorti de sa tanière céleste et inonde la falaise d’une lumière scintillante. L’Atlantique frappe les rochers tandis que des vagues forment comme des chevelures einsteiniennes. Je croise un homme juché sur un âne – le seul véhicule vraiment adapté à ce territoire de pierre, de vent et de pente.
Soudainement je glisse sur une roche lisse... Par réflexe, je tente de me rattraper en posant la main sur un cactus couvert de figues de barbarie. Je passe l’heure suivante à retirer une à une les épines plantées dans la peau. L’une mesure près de trois centimètres. En contrebas, une maison solitaire fait face aux vagues. Autour d’elle, plusieurs dizaines de chats ont élu domicile.
Le vendredi 13 est un jour de fête à Ponta Delgada. Comme chaque année, environ 2500 élèves de toutes les écoles de la ville défilent dans les rues du quartier historique, sous les balcons fleuris et les pluies de confettis. Le joyeux cortège, accompagné de fanfares, célèbre l’enfance et la communauté. Un vendredi 13 lumineux. Et puis tous se dispersent. Les confettis retombent sur les pavés noirs et blancs, les costumes regagnent les cartables, la pluie revient.
Je quitte São Miguel avec une épine encore invisible sous la peau – celle des îles. Elle ne fait pas mal mais rappelle seulement qu’un territoire, même perdu au milieu de l’océan, peut s’inscrire durablement en nous. Une trace de plus dans mon petit cortège invisible.
