Les laboureurs de la mer
Jamel Balhi nous emmène en territoire belge. Au fil des rencontres, entre utopies rurales, destins cabossés et littoral battu par les vents, se dessine le portrait d'une Belgique discrète, profondément humaine.
Sommaire

© Jamel Balhi
Texte et photos Jamel Balhi • Juin 2026
Au fil des années, mes voyages m’ont parfois conduit vers d’étranges enclaves : Christiania à Copenhague, Auroville en Inde, Metelkova en Slovénie, Tamera au Portugal. Des lieux en marge du monde ordinaire, que l’on découvre souvent par hasard. En Belgique, c’est un autre de ces mondes miniatures : un microcosme presque invisible, où l’on a l’impression d’entrer dans un ailleurs sans frontière précise.
Un chemin de terre perpendiculaire à la route de Binche s’enfonce dans la forêt et conduit à Pincemaille. Une centaine de foyers pour environ deux cents habitants s’étale sur cinquante-cinq hectares. Je circule sur des sentiers sans vraiment savoir où commence le village, ni où il finit. Maisons, roulottes, yourtes et chemins semblent avoir poussé là comme une végétation parallèle. Sur une drève, Juliette pousse une brouette contenant quelques carottes et un jerrican d’eau. Elle va nourrir un cochon.

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Je lui demande pourquoi elle est venue ici, ce qu’elle faisait avant. Elle hésite, cherche ses mots, puis soupire.
– Je suis malade mentale.
Je lui dis que cela ne se voit pas.
– Je suis bipolaire, mais là, ça va.
Elle me demande ensuite de photographier le cochon devant la bassine jaune qui sert d’abreuvoir. – Le récipient est vide depuis plusieurs jours, et je dois le montrer à la propriétaire du cochon. Juliette vide le jerrican sur la terre sèche avant de piétiner la boue pieds nus. Les porcs ont besoin de s’y rouler : ils ne transpirent pas. La jeune femme vit dans une roulotte en bois, grise et blanche, posée sur de hautes cales. À côté, un fourgon bleu, cerné par les hautes herbes, attend une sortie qui ne viendra peut-être pas. Son compagnon est parti depuis trois mois au Japon, pour une tournée des temples ; besoin de prendre l’air loin du Plat pays.
Engagement écologique
Non loin de là, dans la yourte voisine vit Pierre. Français, il est venu passer sa retraite à Pincemaille. Il me fait visiter son capharnaüm, avec le flegme de ceux qui n’ont plus besoin de se presser.

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Avec 1 600 euros par mois, cet homme mène ici une existence simple et paisible. Ancien photographe, ayant versé un temps dans l’humanitaire, il élève désormais quelques poules qui lui pondent deux œufs par jour. « J’en offre parfois aux copains » dit-il tranquillement. Comme chaque habitant de Pincemaille, il verse 200 euros mensuels à l’ASBL qui gère le terrain.
Les nouveaux venus sont choisis autant pour leur engagement écologique que pour leur capacité à vivre dans l’esprit du lieu. Installé depuis quatre ans à Pincemaille, Pierre fait figure d’ancien. Il connaît les équilibres fragiles, les débats qui reviennent, les compromis qu’il faut sans cesse réinventer.
– En Belgique, on a le droit d’être domicilié à un endroit, pas forcément d’y habiter. Voilà toute l’aberration du système belge. On essaie de faire changer la loi pour pouvoir nous installer légalement, comme tout citoyen belge.
À quelques bicoques de là, Hervé, 57 ans, vit avec ses deux chiens depuis vingt ans dans une maison tout en longueur. Il cultive un lopin de terre où poussent salades, épinards et radis, de quoi manger jusqu’en hiver. Sa femme, qui ne supportait plus ses problèmes liés à un alcoolisme sévère, l’a quitté il y a quelques années. Quarante-huit bières par jour, jusqu’au bout de la nuit, ça laisse des traces.

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– J’ai passé trois semaines en maison de cure en début d’année pour me sortir de l’alcool. Je m’enfilais chaque jour deux bacs de 24 et une bouteille de whisky. Chez vous en France, vous appelez ça des packs de bière. Pour le whisky, je prenais du bas de gamme pour économiser. Je me gardais toujours deux bières pour commencer la journée avant d’aller chez Delhaize acheter de quoi boire. Tout l’argent y passait. Aujourd’hui, il ne reste plus que la cigarette, et je me sens mieux.
Hervé a cessé de soigner le mal par le malt. Après toutes ces années passées à Pincemaille, c’est l’ancien, la mémoire des lieux. Il se souvient du jour où un chêne s’est abattu sur sa maison pendant une tempête en juillet 2010.
– Nous étions dans la baraque avec ma femme, mais le sort nous a épargnés. Il a fallu tout reconstruire.
Il regarde néanmoins d’un œil sceptique ceux qui arrivent ici portés par des idéaux parfois déconnectés des réalités du quotidien.
– Leurs toilettes sèches et leurs déchets organiques qui se retrouvent dans le sol attirent les rats et tous les désagréments qui vont avec.
Plus qu’un refuge idéal ou une utopie, Pincemaille est un lieu vivant où chacun cherche, à sa manière, comment habiter le monde. Après un petit séjour passé parmi les roulottes et les yourtes, je prends la route vers le nord. La Belgique change rapidement de visage. Les forêts wallonnes laissent place aux plaines flamandes, puis au vent de la mer du Nord.

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Coq-sur-Mer
En parcourant le littoral belge de la mer du Nord, je m’enthousiasmais à l’idée de retrouver l’univers des chansons de Jacques Brel. Mais soixante-dix kilomètres de côtes pour douze millions d’habitants, c’est peu, et cela explique pourquoi le béton a fini par défigurer une grande partie du rivage. Une interminable haie d’immeubles barre l’horizon marin. Knokke-le-Zoute me paraît aussi grise que les crevettes pêchées au large.
En marchant dans les dunes, je photographie l’alignement des petites cabines blanches héritées de la Belle Époque. Soudain, une dame furieuse fonce vers moi au pas de charge. Elle prétend que sa petite-fille, quelque part parmi un groupe d’enfants jouant au loin sur la plage, se trouvait dans mon champ de vision et m’ordonne aussitôt d’effacer la photo. « Avec tous ces gens et ces choses bizarres qui se passent aujourd’hui ! » Après l’Irak, la Palestine, le Kosovo ou encore l’Ukraine, une mégère ne va pas m’intimider.

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Puis apparaît De Haan – Le Coq, en français – comme une parenthèse inattendue. Cette coquette station balnéaire semble avoir échappé à l’appétit des promoteurs immobiliers. Ici, pas de mur de béton face à la mer, mais des villas à colombages, des jardins soignés et des maisons du début du XXe siècle qui donnent encore au lieu un parfum de Belle Époque. Sa petite gare du Kusttram porte toujours l’inscription « Coq-sur-Mer », comme si le temps avait ralenti entre les pins et les dunes. Il y a aussi à De Haan une présence plus inattendue encore : celle d’Albert Einstein.
Le physicien y séjourna quelques mois en 1933, juste avant son départ définitif vers les États-Unis. Au détour d’une rue, je tombe sur des photographies montrant le père de la relativité marchant chevelure au vent le long de la plage, comme un habitant ordinaire. Au même moment, pendant qu’il observait les dunes de la mer du Nord, l’Europe basculait vers la catastrophe des années trente et la guerre.

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Dans cette partie de la Belgique – la Vlaanderen, les Flandres – je me sens plus dépaysé linguistiquement qu’au Swaziland, même si un Wallon francophone peut toujours surgir au coin d’une rue.
La crevette à cheval
Ce matin, à Oostduinkerke, j’assiste à la pêche à cheval à la crevette sous un ciel gris, face aux immeubles du littoral flamand. Cette tradition unique au monde, inscrite au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco, remonte à plus de cinq siècles. Ici, sur cette portion de littoral battue par les vents, quelques familles perpétuent encore un savoir-faire que le progrès n’a jamais totalement englouti. Le ciel bas chargé d’humidité se confond avec la mer du Nord. On pourrait se croire dans du Brel si l’alignement des immeubles et des hôtels ne nous ramenait brutalement à la Belgique moderne.

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Je suis arrivé aux aurores sur la plage encore déserte. Seules quelques statues de bronze représentant des pêcheurs à cheval montent une garde silencieuse face à la mer. Plus loin, des rangées de cabines blanches de bain témoignent de l’effervescence estivale ; dans quelques semaines, elles transformeront ce rivage austère en station balnéaire familiale. Soudain, le grincement des carrioles sur le sable mouillé déchire le silence.
Elles sont tirées par de massifs chevaux brabançons. Les pêcheurs enveloppés dans des cirés luisants et de lourdes cuissardes jaunes s’activent autour de leurs canassons aux allures de colosses. Les gestes sont précis ; ajustement des sangles, vérification des filets, équilibrage des paniers... L’un des cavaliers, Johan, me raconte qu’autrefois, presque chaque famille du village possédait son cheval de pêche.
Les enfants apprenaient très tôt à guider l’animal dans les vagues, parfois avant même de savoir nager. Pendant la Seconde Guerre mondiale, certains habitants continuèrent discrètement cette pêche pour nourrir le village malgré les restrictions. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’une poignée à pratiquer régulièrement cette activité.

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Les cavaliers de la mer enfourchent finalement leurs lourdes bêtes et s’avancent lentement dans l’eau glacée, jusqu’au poitrail des chevaux. Les sabots s’enfoncent dans le sable aspiré par les vagues, tandis que les mouettes tournoient de plus en plus bas, attirées par les remous.
À une centaine de mètres du rivage les filets labourent le fond marin, soulevant des nuages de vase. À intervalles réguliers, les pêcheurs tirent sur les cordages : les vibrations effraient les crevettes qui bondissent dans les nasses. La pêche à cheval se pratique une demi-heure avant la marée basse et se poursuit jusqu’à la remontée des eaux.
Depuis la plage, des dizaines de curieux regardent les pêcheurs progresser dans la mer grise. Je suis le seul à avoir quitté le sable pour entrer dans l’eau avec eux, pantalon relevé et appareil serré contre moi. Je fais probablement moi aussi partie du spectacle. Au fond des filets s’agitent seulement quelques crabes, des coquillages et une poignée de crevettes grises encore frétillantes, tentant de s’extraire du piège.
La pêche ne fut pas miraculeuse.
– L’eau est trop chaude cette année. Les crevettes restent au large, soupire l’un des laboureurs de la mer. Ainsi s’achève mon errance belge : des enclaves oubliées au littoral flamand où Einstein fuyait déjà les tempêtes. Pincemaille et ses porcs, Oostduinkerke et ses chevaux – des mondes miniatures où l’humain, bipolaire ou ancestral, défie le béton.
