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Texte et photos Jamel Balhi • Août 2026

Une île reliée au continent par deux longs ponts est-elle encore une île ? On peut désormais rejoindre Penang, au nord-ouest de la Malaisie, en voiture ou en bus. Je choisis le bon vieux ferry toujours en service malgré la concurrence des ouvrages modernes. Une île mérite qu’on l’aborde par la mer.

Il est sept heures du matin en ce début de mois de juin. Malgré la saison de la mousson, le soleil fait une apparition radieuse dans un ciel presque sans nuages. L’air est lourd d’humidité. Piétons et motocyclistes s’engagent à vive allure sur la passerelle d’embarquement. Je fais partie du lot, de ces voyageurs du quotidien qui rejoignent leur lieu de travail en ferry, comme d’autres empruntent une ligne de métro. À l’avant du bateau, coincé entre deux scooters dont les conducteurs ont conservé leur casque sur la tête, j’observe le ballet matinal. La traversée ne dure qu’une poignée de minutes entre Butterworth, porte d’entrée continentale de Penang, et George Town, la vieille cité multiculturelle qui fait la renommée de l’île.

Autour de moi, personne ne semble prêter attention au paysage. Les regards sont déjà tournés vers la journée qui commence. Pour ces passagers, il ne s’agit que d’un trajet ordinaire. Peu à peu, l’île se dessine dans la lumière du matin. Depuis des siècles, Penang accueille marchands, migrants et voyageurs venus de toute l’Asie. Cette diversité imprègne encore les rues, les temples, les mosquées, les maisons anciennes et les innombrables échoppes où se mêlent les parfums du continent. Derrière les immeubles qui émergent à l’horizon se cache une mosaïque de peuples et d’histoires qui fait de l’île un condensé de la Malaisie tout entière.

À la sortie du ferry, je suis aussitôt interpellé par un chauffeur de taxi. Je lui réponds que je préfère prendre le bus. Il me dévisage un instant avant de rétorquer avec un sourire :
– Le bus est trop grand pour toi !
Je m’en remets comme toujours à mes jambes qui, elles, n’ont jamais appris à négocier les tarifs.

Street food

Je m’engage dans les rues de George Town, baptisée ainsi en hommage au roi George III — un monarque qui n’a probablement jamais mis les pieds ici, mais dont le nom résiste aux siècles. Fondée par les Britanniques à la fin du XVIIIe siècle, la ville conserve les traces de son passé colonial, mais ce sont surtout les influences chinoises qui sautent immédiatement aux yeux. J’avance entre les anciennes maisons de commerce aux façades étroites et colorées, ces fameux shophouses qui ont largement contribué à la réputation de George Town. 

Certaines paraissent figées dans le temps ; d’autres ont été transformées en cafés, galeries ou hôtels. Au fil des rues, les enseignes en caractères chinois côtoient les temples aux toits chargés de dragons, tandis que les odeurs d’encens se mêlent à celles du café et des cuisines de rue. Les Britanniques ont laissé la conduite à gauche, mais aussi une certaine discipline des rues, comme les files d’attente aux arrêts de bus. Un héritage dont bien des pays pourraient s’inspirer.

À mesure que la chaleur du jour s’atténue, les rues de George Town changent de visage. En fin d’après-midi, quelques tables et chaises en plastique apparaissent sur les trottoirs, et bien souvent au milieu de la circulation. Une bonbonne de gaz, un réchaud, un wok, quelques ingrédients, et voilà qu’un restaurant est né. 

En français, on appelle cela la street food. Ces cuisines de rue éphémères font partie du quotidien malaisien. Quelques heures plus tard, les tables disparaissent aussi rapidement qu’elles sont apparues. Au matin, il ne reste presque aucune trace de leur existence.

Les coulisses du voyage

L’heure a sonné de trouver un gîte pour la nuit. Un hôtel, une auberge, une guesthouse… À George Town, la tâche s’avère moins simple qu’autrefois. Nombre des établissements bon marché que j’ai l’habitude de fréquenter ont considérablement amélioré leurs standards d’accueil. 

Et leurs tarifs ont évolué en conséquence. Le progrès a un prix, affiché en gras sur les plateformes de réservation. Il est déjà loin le temps où il suffisait de pousser la porte d’un hôtel, de s’approcher de la réception et de demander une chambre pour la nuit. Aujourd’hui, la question tombe souvent avant même le bonjour : Vous avez une réservation ? »

Un nombre croissant d’établissements exige de réserver sur des sites spécialisés, d’obtenir un numéro de confirmation, parfois même de régler la chambre avant d’avoir franchi le seuil de l’hôtel. Le voyage n’échappe pas aux transformations du monde. Tout doit désormais être planifié, enregistré, évalué, noté. Pour beaucoup, les réservations en ligne évitent bien des déconvenues. Elles rassurent, mais elles font aussi disparaître la petite incertitude du soir qui fait parfois naître les plus belles rencontres. Car derrière chaque réception se trouve une personne. 

Un employé bavard ou taciturne, une famille installée depuis plusieurs générations, un gardien de nuit assoupi derrière son comptoir. Tandis que je poursuis mes recherches dans les rues de George Town, je repense à tous ces hôtels anonymes connus au fil des années. Je serais bien incapable de citer le nom de la plupart de ceux où j’ai dormi, d’un continent à l’autre. Je me souviens des chambres aux murs défraîchis où le ventilateur tourne avec obstination sous la chaleur tropicale, des robinets radins et des prises électriques bricolées avec plus d’ingéniosité que de conformité aux normes en vigueur. Des graffitis sur les murs, témoins de plusieurs générations de dormeurs qui n'ont pas dû payer très cher pour se mettre, le temps d'une nuit, hors du monde entre quatre murs sales.

Je me souviens surtout des femmes et des hommes qui font vivre ces lieux : ce propriétaire iranien qui m’invite à partager son chelo kebab derrière la réception alors que nous ne parlons aucune langue commune, cette vieille dame d’Asie centrale qui surveille sa pension comme un général commande sa garnison, ou ce jeune employé indien qui sort sa vieille moto pour me conduire jusqu’à la gare routière.

Ces établissements sont les coulisses du voyage. On y reste souvent une nuit ou deux. Le temps d’effacer la poussière de la route, de recharger quelques batteries et de préparer l’étape suivante. Il me revient encore le souvenir de ces clés accrochées à un lourd porte-clés de bois et de ces fenêtres derrière lesquelles m’attend chaque matin un pays nouveau. Finalement, après quelques détours, je finis par trouver un hôtel à l’ancienne, dans Love Lane, la rue de l’amour. Selon la légende locale, les riches marchands chinois de George Town y logeaient autrefois leurs concubines, auxquelles ils rendaient visite la nuit venue. 

Les vipères contribuent à l’atmosphère étrange du lieu 

Neuf kilomètres de marche m’attendent au matin. Direction le Temple des Serpents, situé à l’extrémité sud de l’île. En chemin, je passe devant la vieille prison de Penang. L’imposant portail porte encore la date de 1849, héritage de l’administration coloniale britannique. Derrière ces hauts murs jaune sale se sont succédées des générations de détenus. C’est ici que fut emprisonné dans les années 1980 la jeune Française Béatrice Saubin, arrêtée à l’aéroport de Penang en possession d’héroïne. Condamnée à mort à l’âge de vingt ans, elle échappa finalement à la pendaison avant d’être libérée après dix années de détention. Son histoire demeure l’une des affaires judiciaires les plus célèbres de Malaisie.

Quelques kilomètres plus loin apparaît enfin le Temple des Serpents. À Penang, je retrouve une vieille connaissance des routes asiatiques : les temples peuplés d’animaux. Après les milliers de rats sacrés du temple de Deshnoke, au Rajasthan, et les singes turbulents qui règnent autour de Swayambhunath à Katmandou, voici le tour des serpents. Fondé au XIXᵉ siècle en l’honneur d’un moine chinois réputé pour sa compassion envers toutes les créatures, le sanctuaire abrite plusieurs vipères. Elles reposent enroulées autour des brûleurs d’encens, suspendues aux branches disposées près de l’autel, ou au milieu des offrandes de fruits. Leur immobilité est si parfaite qu’on les croirait sculptées dans le bois.

Les fidèles circulent pourtant sans inquiétude, malgré des panneaux mettant en garde contre les morsures potentiellement mortelles. La fumée épaisse de l’encens flotte sous le toit du temple. Je m’approche à quelques centimètres de l’une d’elles. Sa tête triangulaire repose sur ses anneaux, les yeux à demi clos. Rien ne bouge, sinon la langue qui apparaît furtivement entre deux écailles. 

Qu’elles soient réellement apaisées par la fumée, comme l’affirme la légende locale, ou simplement habituées à la présence humaine, les vipères contribuent à l’atmosphère étrange du lieu. À Penang comme ailleurs en Asie, la frontière entre le monde des hommes, celui des dieux et celui des animaux ne paraît pas toujours aussi nette qu’ailleurs.

Ballet quotidien

Les fresques murales sont partout. Certaines figurent sur les cartes touristiques, d’autres se découvrent au hasard d’une ruelle ou d’une façade décrépite. En cherchant l’une des plus célèbres, celle représentant deux enfants sur une bicyclette, je tombe sur un curieux spectacle. Une dizaine de touristes font patiemment la queue pour être photographiés devant la fresque. Chacun reproduit la même scène : les mains posées sur le guidon imaginaire, le sourire soigneusement ajusté, le regard tourné vers l’objectif. Puis la place est libérée pour le suivant.

Pendant ce temps, juste en face, un vieil habitant est assis sur une chaise en plastique devant sa porte. Il regarde défiler ce ballet quotidien avec une expression mêlant amusement et résignation. Sans doute a-t-il vu naître cette célébrité inattendue sur le mur de sa rue. Peut-être trouve-t-il étrange que des voyageurs venus du bout du monde parcourent des milliers de kilomètres pour se faire photographier devant une peinture qu’il ne remarque même plus. 

Je reste quelques minutes à observer la scène. La fresque raconte une histoire, et les touristes en racontent une autre, celle d’un monde où l’on voyage pour voir ce que l’on a déjà aperçu cent fois sur les réseaux sociaux. Pourtant, les souvenirs qui demeurent ne sont presque jamais ceux que l’on était venu chercher.

Je me souviendrai probablement peu de la célèbre bicyclette de George Town. Cependant, je me rappellerai longtemps ce vieil homme assis sur sa chaise en plastique, observant avec philosophie le défilé incessant des visiteurs. Parce qu’il n’est mentionné dans aucun guide et qu’aucun algorithme ne m’a conduit jusqu’à lui. Il fait partie de ces détails imprévus, ces leçons de sagesse qui donnent au voyage sa part d’humanité.