Quitter la ligne bleue
Au Kirghizstan, les chevaux, les yourtes et les marchés aux bestiaux côtoient désormais les QR codes et Google Maps. Dans ce pays où l’aventure semble encore intacte, Jamel Balhi s’interroge : à l’ère du numérique, que reste-t-il de l’inconnu ?
Sommaire

© Jamel Balhi
Texte et photos Jamel Balhi • Septembre 2026
Voilà que l’on me sert à présent du Mbappé et du Macron après m’avoir demandé ma nationalité. Et en kirghize, s’il vous plaît… À moins que ce ne soit du russe, difficile de faire le tri linguistique dans cette mosaïque des peuples d’Asie centrale.
Il fut un temps où l’on me servait du Platini, du Giresse, parfois du Mitterrand. Les années ont passé, les références changent aussi mais la scène se répète depuis des décennies au point de devenir un encombrant compagnon de route. À travers ces noms lancés avec enthousiasme, c’est ma propre vie de voyageur qui défile.
Je me présente dans un bureau du CBT, le Community Based Tourism, et demande à la jeune employée où commence un chemin de randonnée vers les montagnes. Elle m’explique qu’elle ne peut plus me renseigner : son travail se termine à 17 heures. Je regarde ma montre : 16 h 59. Je lui fais remarquer que nous disposons donc encore d’une minute et qu’elle pourrait peut-être faire l’effort de travailler soixante secondes supplémentaires. Elle sourit, mais ne cède pas. Une minute est une minute. Après tout, de quoi se plaindre ? Il existe encore des personnes pour renseigner un voyageur égaré. Ce pourrait être un chatbot qui me répond à 16 h 59 avant de fermer la conversation à 17 heures précises.

© Jamel Balhi
Dans ce bain populaire
Je rejoins à pied les sources chaudes d’Ak-Suu Kench. La route serpente le long de la rivière Ak-Suu, passe devant les ruches d’une apicultrice avant de s’achever dans l’enceinte d’un ancien sanatorium soviétique en rénovation après une longue période d’abandon.
Quelques familles, des randonneurs et des habitants du village viennent profiter des eaux thermales dans une ambiance de piscine municipale. L’un des bassins est si brûlant qu’il tient davantage du chaudron que de la piscine.
Dans ce bain populaire où les corps s’exposent à l’air libre, une curiosité me saute aux yeux. Depuis mon arrivée au Kirghizstan, je cherche en vain ces tatouages devenus si communs en Europe. Pas un papillon sur une épaule, pas une rose sur un mollet, pas même ces manches entières où s’entremêlent dragons, crânes et fleurs. Les peaux kirghizes semblent avoir résisté à cette mode mondiale. Le seul tatouage que j’aperçois aujourd’hui déploie ses ailes dans le dos d’un touriste français. Il fallait traverser près de six mille kilomètres pour retrouver un morceau d’Occident.

© Jamel Balhi
Le Kirghizstan est une contrée dépaysante de montagnes, de pistes, de chevaux et de yourtes. Et pourtant, même ici, le voyage n’est plus tout à fait ce qu’il était. Il suffit d’observer les petits commerces : cette carriole ambulante de fruits permet désormais au client de payer ses bananes en scannant un QR code avec son téléphone. La modernité numérique s’est installée jusque dans les endroits où on ne l’attendait pas. Même les mendiants des trottoirs proposent désormais leur QR code pour recevoir quelques soms. L’aventure accepte désormais le sans contact. La banane connectée a bel et bien détrôné le troc.
Le premier bagage du voyageur
Il fut un temps où partir signifiait véritablement quitter le monde familier. On achetait un guide, on soulignait quelques pages, on pliait une carte routière en papier dont les plis finissaient toujours par céder, puis on se laissait porter. On demandait son chemin à un passant, on montait parfois dans le mauvais bus et on se trompait de rue. On découvrait par hasard une place, un marché ou une vallée dont personne ne nous avait parlé. Les erreurs faisaient partie du voyage ; elles en étaient même souvent les plus beaux souvenirs.
Aujourd’hui, le téléphone portable est devenu le premier bagage du voyageur. Avant même d’arriver, il connaît déjà les lieux : Google Maps, Instagram, YouTube ou TikTok lui indiquent où aller, où manger et où prendre la photo incontournable. Nous sommes toujours sur les traces de quelqu’un d’autre… Mais en supprimant le risque de se perdre, n’avons-nous pas aussi supprimé une part de la magie du voyage ?

© Jamel Balhi
Le voyageur d’autrefois avançait avec ses doutes. Celui d’aujourd’hui avance avec des certitudes. Il suit une ligne bleue sur un écran. Son téléphone lui indique le prochain carrefour, le prochain café, le prochain panorama.
Après mon tour du monde en courant, j’avais intitulé un de mes livres La Ligne bleue en souvenir d’un trait de stylo-bille tracé sur une immense carte routière. Il quittait Paris, filait vers Shanghai, serpentait à travers l'Asie, franchissait le Pacifique, traversait les Amériques jusqu'à l'Atlantique avant de revenir par l'Europe.
Il représentait un itinéraire, mais aussi une immense part d’inconnu. Entre deux points, tout restait à inventer. Les nouvelles technologies ne tuent pas le voyage mais en changent simplement la nature. Elles rendent le monde infiniment plus accessible ; peut-être aussi un peu moins mystérieux. Personne ne souhaiterait réellement revenir en arrière. Il suffirait de quitter la ligne bleue pour retrouver quelque chose que nos écrans ont presque fait disparaître : l’inconnu.

© Jamel Balhi
Un paysage qui n’appartient à personne
À Jeti-Oguz, les “Sept Taureaux” dressent leurs immenses falaises rouges au-dessus de la vallée. La légende raconte que sept taureaux auraient été pétrifiés là, côte à côte. Qu’importe qu’on y croie ou pas, devant ces murailles de grès rouge, le paysage est des plus spectaculaires.
Le site est désormais bien répertorié et abondamment photographié, mais il suffit de ranger le téléphone pour retrouver ce que l’écran ne restitue jamais : le silence, le vent des montagnes, l’odeur de l’herbe et cette sensation d’être minuscule face à la roche.
Ces sept taureaux en pierre sont devenus une des images symboles du Kirghizstan ; or, il suffit de s’éloigner un peu du point de vue où s’arrêtent les visiteurs pour retrouver un paysage qui n’appartient à personne.

© Jamel Balhi
Je fais étape durant quelques jours à Bokonbaevo, un gros bourg posé sur la rive sud du lac Issyk-Koul. À première vue, le village n’a pas grand-chose à offrir au visiteur. Aucun monument emblématique, pas de vieille ville pittoresque, pas de curiosité incontournable figurant en bonne place dans les guides. Peut-être précisément à cause – ou grâce – à ce “pas grand-chose”.
Bokonbaevo se résume à deux rues principales, prolongées par un damier de ruelles poussiéreuses bordées de maisons anciennes, coiffées de toits en tôle ondulée. Les clôtures protègent de petits jardins où poussent légumes et arbres fruitiers. Les façades portent les traces du temps, mais rien ne semble abandonné. Le village donne plutôt l’impression d’avoir trouvé son équilibre, loin de l’agitation des grandes villes. Ceux qui prennent le temps de s’arrêter découvrent alors ce que les cartes postales ne montrent jamais : la simplicité d’une vie ordinaire.
Sur le pas des portes, de vieilles femmes discutent entre voisines, observant les rares voitures qui soulèvent un nuage de poussière. Plus loin, des enfants traversent la rue à vélo tandis qu’un cavalier passe au trot. Les étrangers y sont rares, même si quelques guesthouses commencent discrètement à apparaître. Elles accueillent surtout des voyageurs en quête d’un Kirghizstan plus confidentiel, loin des circuits organisés. Une simple yourte posée dans un jardin privé peut faire office de maison d’accueil.
Au détour d’une rue apparaît un poste de recrutement de l’armée. Dans sa cour trône un char soviétique des années 1980, transformé en monument patriotique. Le petit musée du village, installé dans une ancienne école primaire, aligne téléphones soviétiques, appareils photos, uniformes, objets du quotidien et anciens roubles à l’effigie de Lénine. L’ensemble paraît bien insignifiant mais raconte à sa manière une page de l’histoire kirghize et soviétique.

© Jamel Balhi
L’économie locale
Et puis il y a les animaux. Dans tout le pays, une famille kirghize se doit de posséder au moins cinq moutons, deux vaches et deux chevaux. Pas seulement pour vivre, mais aussi pour recevoir et faire face aux grands événements de l’existence. Un mariage ou un enterrement peut réunir une centaine de personnes. Derrière cette apparente simplicité se cache donc une organisation sociale où le bétail, la famille et la communauté restent intimement liés. Pour comprendre cette société, il suffit parfois de se lever tôt un dimanche matin.
À Karakol, mieux vaut aimer les réveils à l’aube et ne pas avoir peur de marcher dans la boue. À deux kilomètres du centre, le marché aux bestiaux rassemble chevaux, vaches, chèvres et surtout moutons, venus parfois de très loin. Ici, pas de musique d’ambiance : les bêlements, hennissements et beuglements suffisent largement à l’animation. Les hommes palpent le dos d’un mouton pour en jauger le gras, examinent les dents d’un cheval, discutent ferme. Les affaires se concluent lors de longues négociations.

© Jamel Balhi
Après une transaction, on assiste à un numéro de cirque : faire entrer un mouton à queue grasse dans le coffre ou sur la banquette arrière d’une rustique Lada. Le mouton, lui, semble exprimer quelques objections. Derrière le folklore, ce marché est une pièce essentielle de l’économie locale. On y vend le fruit de plusieurs mois ou années d’élevage. Éleveurs, acheteurs, maquignons, bouchers et voisins s’y retrouvent. On négocie, on échange des nouvelles, on observe les bêtes… et les hommes.
Le marché est autant une bourse agricole qu’une place publique, comme autrefois dans les campagnes d’Europe. Et c’est peut-être ici, au milieu de la boue, des bêlements et des négociations, que je retrouve le mieux cette aventure que la ligne bleue numérique cherche à faire disparaître. Le GPS peut bien indiquer le chemin ; il ne saura jamais négocier un mouton, ni tenir une conversation de trottoir sur les stars du foot, sujet pourtant ô combien universel.
