Entretien avec Bernardo Montet, à l'initiative du projet.
Quelle idée aviez-vous en tête lorsque vous vous êtes attelé à ce spectacle ?
À l’origine, ce qui m’intéressait, c’était de montrer comment les corps handicapés des acteurs de la troupe Catalyse peuvent être porteurs et mémoire du patrimoine chorégraphique de la France et d’ailleurs. Du fait de la pseudo-virtuosité nécessaire, ces corps sont rarement porteurs de ce genre de pièces. Pour moi, il s’agit de soulever la question de la danse en soi avant celle de la virtuosité technique. Car la danse, c’est davantage une question de conscience, et celle-ci habite évidemment ces corps dits handicapés ou empêchés.
Comment s’est construit Vignette(s) ?
J’ai demandé à deux chorégraphes connus de transmettre un extrait d’une de leurs pièces. Tout d’abord, Maguy Marin avec May B – B comme Beckett ! –, une oeuvre mythique jouée dans le monde entier depuis plus de quarante ans. Maguy connaît Catalyse depuis très longtemps et elle a toujours été intéressée par le travail de ces corps sur un plateau… C’est une chorégraphe française internationalement reconnue et son exigence d’écriture perdure pièce après pièce. Volmir Cordeiro, jeune chorégraphe brésilien qui a transmis L’oeil la bouche et le reste, a quant à lui obtenu cette année le prix SACD, remis par la Société des auteurs et compositeurs dramatiques. Il est dans une écriture plus actuelle et un rapport au corps plus chaud. Vignette(s) est composé d’extraits de vingt minutes chacun, ce qui n’est pas trop long ou lourd à porter pour les acteurs de Catalyse, tout en leur permettant de se confronter à des écritures différentes.
Vous transmettez vous-même une pièce…
Oui : c’est Soleil du nom, un solo dans lequel il y a un film qui a été tourné quand j’avais pratiquement le même âge que Guillaume Drouadaine, qui l’interprète aujourd’hui. Cela montre comment ces deux corps sont en dialogue : le sien et le mien à son âge, mais pas du tout avec la même histoire de corps. Pourtant, les deux parviennent à être présents sur scène. Ce que fait Guillaume, je ne pourrais pas le faire. En raison de son autisme, il va dans des endroits où je ne pourrai jamais aller. Il est extrêmement brillant. Il s’agissait pour moi de saisir comment ces corps révèlent des espaces de fragilité, et comment la fragilité reste le terreau de la création. On ne peut être en osmose avec le monde que si on laisse cette fragilité sortir de nous.
Vous avez dit dans une interview que vous ne danseriez plus Soleil du nom. Pourquoi ?
Parce que je vieillis, que mon corps n’est plus dans la même urgence d’être sur un plateau. Ce solo, je l’ai transmis à Guillaume – et ce n’était pas du tout écrit au départ. Bien m’en a pris ! Tout le monde pense que ça a été écrit pour lui. Il porte mon costume et mes chaussures (tout cela est un peu trop grand pour lui), mais voilà, il habite tout cet espace vide, ce qui lui permet de le remplir avec son univers et sa singularité. C’est désormais lui qui est porteur de ce Soleil du nom.
Au-delà, qu’est-ce qui fait la singularité de Vignette(s) ?
Pour les acteurs de Catalyse, le plus grand handicap, c’est de ne pas pouvoir anticiper. Or, sur scène, ne pas pouvoir anticiper, c’est être à 100 % dans l'ici et maintenant, ce qui leur donne une force incroyable ! Dans Vignette(s), et pour la première fois, il n’y a pas de cadrage ou de souffleurs. C’est Maguy qui disait à propos des danseurs de Catalyse qu’ils étaient dans un apprentissage « par corps ». Au-delà, Vignette(s) interroge notre société sur la question de la virtuosité – qui relève bien de la façon dont notre sensibilité se met en écoute, en porosité avec le monde.
Vignette(s) au Théâtre Louis-Aragon, samedi 19 novembre, 19 heures.