Elle sera sur la scène du théâtre Louis-Aragon le 21 octobre.
Qu’est-ce qui a été l’élément déclencheur de ce spectacle ?
C’est la façon dont je suis heurtée par l’accueil qu’on fait aux gens qui nous demandent refuge : l’actualité des migrants, cela a résonné très fort avec l’histoire qui coule dans mes veines et la nécessité d’en parler, même si j’en sais peu sur le sujet. Il y a un moment de ma vie où je ne comprenais pas que cette histoire de l’exil, celle de trois de mes grands-parents qui ont fui l’Espagne franquiste, était passée sous silence. Ça vient de loin : je ne comprenais pas pourquoi, au collège, Franco n’était pas évoqué avec les autres dictateurs, Mussolini et Hitler… Et puis, cette image à la une des journaux d’un enfant échoué sur une plage m’avait beaucoup touchée : ça a réveillé en moi un état d’urgence et la nécessité de faire un spectacle sur l’autre, sur le regard qu’on porte sur un exilé .
Bouches cousues, c’est l’histoire que vos grands-parents espagnols exilés ne vous ont pas racontée ?
Oui, et au-delà, c’est la façon dont j’ai ressenti très fort leur douleur sur ce sujet. J’ai passé beaucoup de temps avec mes grands-parents maternels. Je sentais quelque chose dans leurs silences : finalement, l’écriture de ce spectacle, Bouches cousues, c’est faire en sorte que leurs souffrances n’aient pas été vaines .
Justement, puisque l’on ne vous a rien dit, comment cela s’est-il écrit ?
Même avant l’adolescence, j’étais déjà dans la recherche, dans les archives. Et puis, il y a eu la première fois où j’ai chanté en espagnol. J’avais 9 ans. Ma voix s’est complètement transformée… Une puissance, une gravité est arrivée, et là, ma quête a commencé, avec des questions aux profs d’histoire, et à une prof d’espagnol géniale qui a apporté des réponses à de nombreuses interrogations qui m’habitaient.
Dans Bouches cousues, il y a à la fois de l’image en arrière-plan et du son. Comment l’avez-vous conçu du point de vue musical ?
Quand j’ai écrit la dramaturgie du spectacle et commencé à mettre la narration, avec des citations et des images que je voulais voir apparaître sur deux écrans, cela s’est fait très naturellement. Il y a à la fois des reprises de mes chansons et des standards espagnols. Je crois que c’est mon enfance en communauté – avec mon père musicien et tous ses amis qui l’étaient également – qui a forgé ce spectacle et les livres [dont La Commode aux tiroirs de couleurs, son premier roman] que j’ai pu écrire. Des chansons comme J’traîne des pieds ou Le Blanc du plafond trouvent bien leur place dans la narration, notamment lorsque je parle de la nécessité de l’enracinement, quel que soit sa forme, ou que j’évoque l’isolement.
Qu’est-ce que cela vous fait de chanter en espagnol ?
C’est vraiment quelque chose que je ne contrôle pas. Ma voix, mon timbre changent. Après, j’ai vraiment autant de plaisir à chanter en anglais, en français ou en espagnol… Sauf qu’en espagnol, peut-être, ma voix se nourrit de mes fantômes.
Depuis le moment où vous avez lancé ce spectacle et maintenant, y a-t-il quelque chose qui a changé, ou bougé en vous ?
Non, je ne crois pas. Si ce n’est que je me sens encore plus à ma place grâce aux témoignages que les gens m’offrent après avoir vu ce spectacle. Je sens que je suis là pour créer des liens et faire en sorte que les gens se sentent moins seuls. Apparemment ça a bien fonctionné jusqu’à maintenant…