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Chez les épris de grands espaces, quand la neige crisse sous leurs skis, lorsque l'eau pousse leur surf ou que le vent fait virevolter les grains de magnésie de leurs doigts suspendus à flanc de falaise, il y a toujours un souffle de liberté qui semble inconnu du commun des mortels. Un mélange entre l'incroyable nécessité d'être là où ils sont, pour eux, afin de découvrir tous les horizons possibles, de réussir les exploits les plus incroyables, presque égoïstement, et celle de revenir « au monde » dans le but de partager la beauté effleurée et de s'émouvoir d'une nature de plus en plus menacée.

Manoël Bourdenx, dévoreur d'intervalles, passionné de sports extrêmes, n'échappe pas à cette règle. On pourrait même dire qu'il l'épouse. « Baboo a toujours été comme ça, assure sa petite sœur Marion. Il a toujours eu cette envie de tout vivre à fond. » Les enfants ont grandi à la montagne, où leurs parents étaient saisonniers : « Un mode de vie pas commun pour la plupart des gens et que mon frère a adopté. Un jour ici, l'autre ailleurs. Il a toujours été à cent à l'heure. Pour lui, rien n'a jamais été inaccessible. »

Pourtant, le 14 avril 2017, alors qu'il entame, à Hawaï, un projet nommé Natives of the World – un voyage autour du monde sans utiliser d'énergie fossile, à la rencontre de peuples et d'espèces à protéger –, celui qui accueille régulièrement les jeunes Tremblaysiens à Ristolas, dans le Queyras (Hautes-Alpes), comme moniteur de ski, voit sa vie basculer. Dans l'eau, un requin-tigre attaque le surfeur et lui arrache la partie inférieure de la jambe droite.

Cet événement, dont beaucoup ne se seraient psychologiquement pas relevés, va affirmer un peu plus encore le caractère du jeune homme qui, tout juste opéré, dessine son rêve olympique. Le champion détaille: « Hawaï, c'était la première pierre de cette aventure. Elle devait me permettre de lancer ma communication, de réaliser des vidéos pour aller chercher des sponsors. J'avais mis pas mal d'argent de côté pour m'équiper et évidemment, ça a changé la donne… Ça a un peu ralenti l'affaire. »

Il sourit. « Encore sur la plage, j'ai dit à mes amis que j'irais aux JO. Et ma première question aux médecins quand je me suis réveillé le lendemain de l'amputation, ça a été de savoir si je pourrais toujours rider, reprendre mon métier et continuer à faire ce que j'ai toujours aimé. Après une semaine sur place, j'ai été rapatrié en France. Pendant un mois, j'ai pris pas mal de conseils auprès de copains de copains qui pouvaient m'orienter et j'ai commencé ma rééducation. J'ai eu ma première prothèse, et au bout de six semaines, je suis sorti du centre. J'avais besoin que ça avance, d'avoir des réponses et de réessayer tous les sports que j'aimais. J'ai refait de la planche à voile et du trampoline assez vite, et au mois de juillet, je retravaillais. »

Insatiable, il se remet à l'escalade et au vélo en août, s'envole en parapente en septembre, et retrouve son surf dans la foulée. Jusqu'à rechausser les skis en décembre. « Je n'ai jamais eu autant de pression que ce jour-là, avoue-t-il. J'étais avec des amis, il y avait pas mal de poudreuse et ils m'ont lancé un truc du genre : “Si tu veux démarrer par de la piste, vas-y, on se retrouve ensuite.” Mais je suis quand même parti avec eux dans la poudreuse. Ça n'était pas miraculeux mais ça fonctionnait. J'ai ensuite vu qu'en ajustant un peu ma prothèse, je pouvais retrouver plus de sensations. Puis, en janvier 2018, est arrivée une étape de Coupe de France à Vars, où j'avais juste comme ambition de bien figurer devant mes proches. J'ai fini deuxième. »

Le résultat, concret et plus qu'encourageant pour celui qui est « né sur des skis », ne trompe personne. Avec du matériel encore plus adapté, beaucoup de travail et quelques soutiens, l'athlète va grimper assez vite dans la hiérarchie française, au point de se retrouver sur les circuits internationaux (il est 5e au championnat du monde 2019 en descente). Il fait désormais figure d'espoir pour une médaille aux JO de Pékin 2022.

Son ami et coach, Régis « Pilou » Sabatier, rembobine : « Baboo a toujours été un très bon skieur même s'il était plus du genre à profiter de la neige fraîche qu'à enchaîner les piquets ! Mais il s'est fixé très tôt cet objectif d'aller aux JO. Tout de suite après son amputation, il m'a appelé en me disant qu'il allait avoir besoin de moi. Cela s'est fait naturellement entre nous car je le connais depuis toujours... Petit à petit, à son rythme, on a donc trouvé le moyen de fonctionner. Il y a eu beaucoup d'observation parce que je n'avais jamais fait ça avant. On a échangé, on s'est adaptés. Et lui a su évoluer. Notamment en apprenant la hargne de la compétition tout en conservant son intégrité. »

L'ultime montée en puissance était prévue à la fin de cet été, entre travail physique puis technique, pour tenter d'aller décrocher le graal. Pour autant, « Baboo » voit plus loin encore, persuadé que cette compétition n'est qu'une étape pour lui : « Si je vais à Pékin, que je skie bien le jour J et qu'un de ceux qui sont devant est un peu moins bon, le podium ne sera pas loin. Ce serait vraiment top. Pour y parvenir, je vais avoir besoin de tous les soutiens possibles. Ensuite, je verrai ce que je fais : peut-être que je tenterai les JO de 2026 en snowboard – j'aurai 39 ans. Entre-temps, je veux pouvoir pratiquer les sports que j'aime, partager ma passion et faire changer le regard sur le handicap. Je fais d'ailleurs pas mal de conférences à ce sujet. Mon projet de voyage autour du monde reste lui aussi d'actualité. Il faut trouver le bateau, les budgets, mais je crois que si tu veux, tu peux faire des choses. »

Tremblay, ville de sport et qui depuis les années 1970 est investie dans la vie de Ristolas et de la vallée du Guil, a décidé de l'accompagner dans ce parcours hors norme.

Si je vais à Pékin, que je skie bien le jour J et qu'un de ceux qui sont devant est un peu moins bon, le podium ne sera pas loin. Ce serait vraiment top. Pour y parvenir, je vais avoir besoin de tous les soutiens possibles.