Quand, à la mi-juillet, elle nous reçoit dans son bureau orné de dessins d’enfants, l’école maternelle Eugénie-Cotton – d’habitude rythmée par le va-et-vient et le brouhaha des élèves – est relativement silencieuse. On remarque bien sûr les allées et venues des personnels qui rangent, récurent et désinfectent les locaux pour préparer la rentrée. « Ça fait bizarre, hein, une école sans enfants. Qu’est-ce que c’est calme ! Mais bon, ils finissent vite par nous manquer », glisse Aline Cadet Sauvage, entrée à l’Éducation nationale en 1978 en tant que suppléante à Sevran, la ville où elle a grandi. « Au départ, je voulais devenir prof de maths, mais la vie en a décidé autrement ! Je me suis mariée et je voulais de la stabilité ; j’ai alors passé le concours », indique la native de Créteil, où elle a vu le jour en 1959.
Elle a ensuite notamment enseigné au sein du foyer de l’enfance à Villepinte, destiné à ce qu'on appelait alors l’enfance inadaptée – l'ancien terme pour désigner les enfants en situation de handicap. Après un passage à Sevran, elle choisit finalement de travailler en maternelle, convaincue par les stages effectués durant sa formation. Une option qu’elle n’a jamais regrettée. « J’ai tout de suite aimé ! Car jusqu’à l’entrée à l’école, les enfants ont surtout un vécu familial. Nous sommes, du coup, parmi les premiers à leur offrir une différence, une ouverture. Et puis ils sont pleins de ressources, de candeur », appuie-t-elle en comparant l’école maternelle aux fondations d’une maison : « On ne les voit pas, mais sans elles, rien n’est possible. » Dans sa famille, en revanche, personne n’était enseignant. « Ma mère est née au Portugal. Elle ne savait ni lire ni écrire ; nous ne devions pas le dire… », confie la sexagénaire, qui a trois sœurs, dont une jumelle.
D'autres règles qu'à la maison
L’habitante d’Aulnay-sous-Bois effectue cette année sa vingt- deuxième rentrée scolaire dans cet établissement du centre-ville, où elle est arrivée en 1999. Sa première affectation en tant que directrice. Déchargée d’un tiers des cours les premières années, elle est passée à deux tiers. « J’ai une charge administrative énorme et un tas de documents à remplir quotidiennement, tout en n’arrêtant pas de travailler et de répondre aux demandes de chacun. Je dois trouver des solutions à tout. Heureusement, il y en a presque toujours, mais il faut pouvoir prendre le temps pour. Au-delà de ça, je considère qu’il me revient d’impulser une dynamique dans l’école et d’être au service des enfants toute la journée. Au service de leur réussite », souligne Aline Cadet Sauvage, qui assure que « les quartiers chics ne l’intéressent pas ».
« Je suis très attachée à la liberté de l’enfant mais aussi aux règles communes, que nous leur expliquons toujours. Et les règles de l’école ne sont pas celles de la maison.» Elle remet d'ailleurs aux enfants un diplôme de citoyenneté à l’issue d’un « chemin citoyen » suivi tout au long de l’année. « Il me faut par exemple rappeler que l’on ne peut pas imposer sa religion à quiconque. Mais je ne baisse jamais les bras, la République est trop ancrée en moi. Et nous avons une mission : apprendre à l’enfant à réfléchir par lui-même », fait valoir la présidente de l’association École publique 93, qui gère la coopérative de 92 écoles du département : « Tout l’argent récolté va aux élèves, il n’y a aucuns frais de gestion, nous sommes tous bénévoles. »
Une rentrée sous haute surveillance
Bien sûr, rien n’a été facile depuis le début de la crise sanitaire. « Rien qu’avec les deux mois sans école lors du premier confinement, nous avons déjà perdu des élèves, qui ont accumulé du retard dans les apprentissages. Vous savez, l’école, c’est comme un livre: si vous sautez des pages, vous ne comprenez plus. Et il a fallu gérer l’angoisse des parents et des enfants, sans penser à sa propre angoisse », se souvient cette mère de deux enfants – une fille aujourd’hui ingénieure chez EDF, et un fils prof de maths. En cette rentrée à nouveau placée sous haute surveillance sanitaire, la responsable appréhende les conditions d’enseignement: « Nous les adultes allons encore devoir mettre le masque et conditionner tous nos gestes à un protocole strict. J'ai toujours été intransigeante sur le port du masque à l'école, mais c'est vraiment un frein à la transmission. Car tout passe par le visage », ajoute la directrice, qui déplore également d'avoir dû stopper les sorties culturelles et sportives, très nombreuses habituellement dans son école. « J’espère juste que nous saurons prendre en compte l’alerte que vient de nous donner la nature : nous devons la respecter et pas juste en profiter. »