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 Ses premiers souvenirs de cinéma ne sont pas liés à une salle en particulier, mais plutôt à la télévision. « Je repense à ces soi­rées passées en famille, devant les grandes comédies populaires : tout à coup, la vie devenait plus apaisée, c’était une vraie détente », se rap­pelle Yannick Reix, le directeur du cinéma Jacques-Tati. Né en 1972 à Limoges, il dit venir d’un milieu où la culture en général et le cinéma en particulier avaient peu de place.

« C’était une vie assez dure, avec une éducation un peu rude, dans un milieu très masculin. Tous les hommes travaillaient dans le bâti­ment. Ils pensaient que les lieux de culture n’étaient pas faits pour eux, mais plutôt pour les gens pour lesquels ils travaillaient. Jamais je n’aurais envisagé de réussir dans le monde du cinéma », assure le qua­dragénaire. « Pas très bon élève », il est orienté vers un BEP, puis passe un bac pro en commerce.

Ce sont deux rencontres qui vont changer son destin. La première est amou­reuse : sa compagne d’alors, qui deviendra la mère de son fils, est enseignante ; elle se retrouve mutée en Guadeloupe. Il quitte son travail pour la suivre. « À ce moment-là, j’avais 26 ans et je me suis demandé ce que j’allais faire de ma vie, sachant que le commerce n’était pas vraiment ce qui m’intéressait », raconte Yan­nick Reix.

L’autre rencontre déter­minante est liée à l’amitié qu’il noue sur place avec Jean-Marc Césaire, le petit-fils d’un certain Aimé Césaire… Passionné de cinéma dans une île où il y a très peu de salles, le descendant du célèbre écrivain montre des films partout où il le peut, sur des plages notamment. Yannick Reix participe à l’aventure de ce cinéma itinérant. Après trois années passées là-bas, c’est le retour en métropole, avec la volonté de s’investir dans le cinéma.

Après les Antilles, la Vendée et la Normandie

Yannick Reix suit alors une forma­tion dans le domaine de la fabrication et du montage, et effectue un stage auprès d’Agnès Varda, qui réalise à cette époque des bonus de DVD pour certains de ses films qui sont réédités. Puis, à la faveur d’une nouvelle muta­tion de sa compagne, le trentenaire part s’installer en Vendée. « Et je découvre qu’à La Roche-sur-Yon, il n’y a plus aucun cinéma en centre-ville, alors qu’il y en avait encore trois ou quatre quelque temps aupa­ravant. Impensable dans la préfec­ture du département ! »

Ni une ni deux, le nouvel arrivant crée une association et replonge dans l’aven­ture du cinéma itinérant. Il participe également, avec la mairie, à la création d’un établissement public de coopéra­tion culturelle ciné­matographique ainsi qu’à la réouverture d’un cinéma en centre-ville. Il devient par ailleurs délégué général du Festival interna­tional du film de La Roche-sur-Yon, qu’il rebaptise et relance.

En 2014, ce passionné prend la direction du Café des images, le cinéma d’art et d’essai d’Hérouville-Saint-Clair, aux portes de Caen. Il y installe un resto, un bar et une Amap, car il y a, selon lui, urgence à réinventer les salles de cinéma, qui doivent devenir un lieu de vie : « Un cinéma ne peut aujourd’hui plus se contenter de n’être qu’un cinéma. Face à la dominance des multiplexes et parce que les films circulent par différents canaux, il doit y avoir un supplément d’âme. Quelque chose de plus, qui fait que le spectateur vient voir les films à un endroit précis. »

Réinventer le Tati

Il y a deux ans, une offre d’emploi retient son attention. Le cinéma de Tremblay recherche un nouveau directeur. « Cela m’a tout de suite intéressé. Car cet établissement a une riche histoire, dans une ville qui a une forte politique publique. Et grâce aux travaux, le lieu a été totalement repensé. J’avais en outre envie de travailler en banlieue parisienne : il y a ici des difficultés, une fragilité sociale, bien sûr, mais c’est là aussi qu’il y a le plus grand potentiel. La force vient des habitants eux-mêmes et des politiques mises en œuvre », confie l’habitant du XIXe arrondisse­ment de Paris, qui a hâte de rouvrir les portes de son cinéma.

« Nous allons associer les habitants à la construc­tion de notre ligne artistique. Notre projet est de faire société avec tout le monde, car la culture est partout : chacun en fabrique ! », s’enthou­siasme-t-il. Avec son équipe, Yannick Reix a déjà mis en place une unité de production, afin de réaliser des por­traits de Tremblaysiens qui parlent chacun de leur histoire et de leurs ori­gines. Ces témoignages seront diffu­sés avant chaque film projeté au Tati.

Évidemment, 2020 a été une année particulière pour les salles, fermées quasiment la moitié de l’année. Mais au fait, Monsieur Reix, croyez-vous que l’on puisse vivre sans cinéma ? « Ce qui est sûr, c’est que l’on ne peut pas vivre sans relations sociales et sans se raconter des histoires. Avec leurs peintures, les hommes préhis­toriques le faisaient déjà dans leurs cavernes ! Le cinéma n’est donc pas né avec les frères Lumière », fait valoir le directeur. Il ne nie cependant pas que le cinéma est en crise, à l’image de la société. « Du coup, d’un point de vue professionnel – et je mets ici de côté la gravité de ce que nous vivons avec cette pandémie –, cette période est très stimulante. Avec l’émergence du numérique, qui permet à tout moment de regarder des films chez soi, il faut nous réinventer, bousculer les choses. Et tout faire pour que le cinéma Jacques-Tati ressemble à son territoire. »