Vous avez grandi dans un univers familial ancré à gauche. En quoi cela vous a-t-il influencé dans votre parcours artistique ? Et pourquoi vous êtes-vous intéressé aux questions liées aux migrations ?
François Perlier : J’ai grandi à Limoges dans un univers de professeurs politisés et syndiqués. J’ai suivi des études supérieures en géographie humaine liées plus particulièrement aux questions de migrations. J’ai toujours baigné dans des univers où l’on m’a appris à m’intéresser à d’autres cultures, à d’autres destins, et également à m’insurger contre l’injustice. À avoir une certaine empathie également. Voilà pourquoi j’ai été sensible à cette spécialité très ethnographique. Puis ma passion pour le cinéma et mon goût pour la sociologie m’ont orienté vers la réalisation documentaire.
Vous assurez la coordination du Festival Filmer international le travail. Quels sont les missions et les orientations de ce festival ?
J’ai assuré la programmation et la coordination de cet événement entre 2009 et 2012 seulement, lors de sa création à Poitiers. C’est un festival international de rencontre entre le cinéma et les univers du travail au sens large. Une opportunité de voir de très beaux films du monde entier, et d’échanger avec des réalisateur.ice.s, des chercheur.euse.s (*), des travailleur.euse.s autour de ces œuvres et de leur fond social et politique.
Depuis 2012, vous avez réalisé sept films. Quels sont-ils et pouvez-vous brièvement les présenter ?
Avec les outils du cinéma, j’ai voulu raconter sur le terrain du réel des histoires de vie puissantes, faites de résistance et d’émancipation. Depuis quinze ans, je réalise pour la télévision des films documentaires dont des portraits de femmes militantes oubliées de l’Histoire (Le souffle de Martha, La dame du pays rouge), des récits de vie de personnes en exil (La vie recommencée), sur les gens du voyages (Vers d’autres chemins) et je mets en scène la lutte sociale, politique et spirituelle dans la culture caribéenne (Voukoum ou Les Âmes Bossales, plusieurs fois primés et programmés dans de nombreux festivals internationaux).
« (…) résistance politique et artistique »
Présentez-nous Les Âmes Bossales ?
Les Âmes Bossales met en scène la résistance politique et artistique populaire en Haïti aujourd’hui, face à une situation sociale désastreuse où la violence menace la population au quotidien. Le film témoigne ainsi d’un pays au bord du chaos, où la rue est en feu, et dont les citoyens isolés du reste du monde luttent à leur manière pour conserver leur dignité et faire peuple. Tourbillon sonore et visuel, ce film qui résonne avec l’actualité dramatique du pays met aussi en valeur la richesse et la beauté de la culture rebelle haïtienne et des « âmes » qui la font perdurer.
Le terme « bossale » était à l’origine péjoratif. Pourquoi ? Et que signifie-t-il aujourd’hui?
Les « Bossales » étaient les esclaves africains vainqueurs de la guerre d’indépendance de Saint Domingue, la colonie la plus productive du monde au XVIIIe siècle. Après avoir chassé les colons français, les « bossales », pour la plupart nés en Afrique, représentent l’ensemble de l’origine des classes populaires haïtiennes : la base du peuple qui a créé la République d’Haïti à partir de 1804. Initiateur.ice.s de sa culture singulière, avec le Vaudou, le carnaval, une conscience politique et artistique fortes. Ce terme de « bossales », sous l’influence de la bourgeoisie créole capitaliste, est devenu péjoratif avec le temps (synonyme de « sauvage » ou « brutal »). Mais il est aujourd’hui revendiqué par des jeunes activistes qui s’insurgent contre les inégalités, la corruption ou le néo-colonialisme, à l’image des protagonistes du film.
Les personnages de votre film sont des bossales. Qui sont-ils? Que font- ils? Que représentent-ils?
Parmi les personnages : Charlotte, défenseur des droits humains est une féministe rebelle qui a été souvent menacée et même battue pour ses idées, mais elle ne plie pas et continue à se battre ; Foukifoura, chroniqueur satirique, est un comédien engagé. Je l’ai rencontré en France et c’est avec lui que j’ai décidé de me rendre à Haïti et de collaborer pour un film autour de la résistance culturelle et politique ; Édris, vidéaste de l’insurrection, est un militant qui lutte avec les mouvements contestataires de rue, au péril de sa vie ; Michou est une ouvrière très déshéritée qui avec beaucoup de courage et une spiritualité bien à elle, lutte pour sa survie et celle de ses filles, comme beaucoup de femmes pauvres haïtiennes ; Ramoncite, énigmatique prêtre vaudou, nous emmène dans la force et la magie de la spiritualité haïtienne qui est très puissante et vitale pour la plupart des gens.
On dit qu’Haiti serait au bord du chaos. Est-ce exact ?
Haïti vit une époque très dure, surtout dans la capitale Port au Prince, tenue par les gangs des quartiers populaires, eux-mêmes armées par des puissants locaux et extérieurs qui ont intérêts à maintenir le pays dans le chaos. Le peuple a faim, ne peux plus se déplacer ou travailler ; il y a beaucoup de morts et de violences faites aux femmes. On ne sait pas quelle sera la solution politique pour sortir de cette situation qui monte les gens du peuples entre eux. Beaucoup de personnes ont dû fuir la capitale ; certaines, qui ont pu, sont parties à l’étranger en exil. Mais hors de la capitale la situation est bien meilleure. La vie continue, et ce peuple a de la ressource et une culture très riche pour continuer à avancer. On le voit dans le film qui montre cette énergie de vie, la solidarité, la beauté du collectif.
« (…) enterrée à gauche de Karl Marx. »
En quoi Les Ames Bossales a-t-il toute sa place dans le cadre de la commémoration de l’abolition de l’esclavage ?
Le peuple haïtien est le seul exemple de personnes en esclavage qui se sont libérées du joug colonial par elles-mêmes. Haïti est pour bien des peuples du monde le symbole de la libération vis-à-vis de l’esclavage. La France, puis les États-Unis,ont fait payer à Haïti ce « pied de nez » adressé à l’Occident colonial (rançon sur des décennies imposée par la France, invasion américaine brutale et prédatrice, dictature corrompue soutenue par l’Occident…), mais le peuple haïtien, oppressé à la fois par ses propres dirigeants et par les forces extérieures, a toujours résisté à des formes de « retour à l’esclavage », en se révoltant, en refusant des modèles capitalistes universels, en gardant sa culture singulière… Il en a beaucoup souffert et en souffre aujourd’hui, mais il reste un exemple insoumission.
Vous le présenterez le vendredi 22 mai au cinéma Jacques -Tati, à 20h30. Qu’allez-vous dire? S’agira-t-il d’une conférence ?
Habituellement je dis quelques mots présentant rapidement Haïti et la forme du film qui est singulière. Puis un temps d’échange est organisé dans la salle après le film. Souvent je suis avec des Haïtien.ne.s pour le présenter. Je pense qu’à Tremblay il y aura une association liée à Haïti à mes côtés.
Quels sont vos réalisateurs et écrivains préférés ?
J’en profite pour évoquer plutôt des artistes d’Haïti car la forme de mon film et son contenu m’ont été inspirés en partie par ces artistes. Haïti est sans aucun doute le pays le plus important pour la littérature francophone après la France elle-même. René Depestre, Kettly Mars, Lyonel Trouillot ou Yannick Lahens sont autant d’auteur.ice.s inspirant.e.s dont les romans sont reconnus partout dans le monde et qui narrent avec un style magnifique, la réalité à la fois crue, magique et spirituelle d’Haïti. La poésie est également très importante et il ya beaucoup d’artistes de la nouvelle génération comme le poète Rolaphton Mercure qui est en exil en France. Il a écrit notamment un poème fleuve Ma part de Bossales qu’il a lu parfois à mes projections. Mais j’ai surtout été influencé par le poète Frankétienne, très populaire en Haïti. Poète rebelle insurgé à l’époque contre la dictature et dont le style fait de contraste et d’un rythme saccadé et envoûtant, de silence et de bruit, de pleine lumière et de nuit, ont inspiré le montage et les images du film. Nous avons aussi emprunté certains de ses vers dits par le comédien Foukifoura. Pour ce qui est du cinéma, des réalisateurs comme Michelange Quay ou Samuel Suffren, créateurs de magie et de réalisme dans leurs films, m’ont aussi inspiré.
Quels sont vos projets ?
Mon dernier documentaire Vers d’autres chemins qui fait le portrait de trois jeunes manouches françai.se.s qui se battent pour améliorer leurs conditions de vie, s’intégrer socialement tout en gardant leur culture, sort sur France Télévision en juin. J’écris désormais un projet autour de la militante sociale noire américaine Claudia Jones, féministe et antiraciste oubliée, créatrice du carnaval de Notting Hill à Londres et enterrée à gauche de Karl Marx.
(*) L’emploi de l’écriture inclusive est un choix de la personne interviewée et non celle de l’auteur de l’article.