Sur une photo jaunie de 1986, un petit bonhomme de 7 ans à la bouille frondeuse assiste à la cérémonie de plantation du séquoia de la paix dans le parc de la mairie. Mais le gamin ne tient pas en place. Alors, le maire Georges Prudhomme lui tend une pelle pour l’aider à creuser le trou. Nullement impressionné, le voilà qui s’active. Jérôme Rodrigues se souvient de l’anecdote comme si c’était hier. Pourtant, il n’est pas devenu jardinier municipal. Pas jardinier, mais animateur de la pause méridienne depuis 2024, dans cette ville qu’il connaît par coeur.
Tout petit déjà, il vendait L’Huma avec son grand-père sur le marché ou flânait le long du canal. « Ma mère était auxiliaire de puériculture à la crèche de La Paix et ma grand-mère a dirigé le service social. C’est elle qui m’aidait à faire mes devoirs et qui m’a transmis le goût des mots », raconte-t-il. Il a grandi cité Ader, près du cours de la République. École Cotton, collège Descartes, deux années au lycée Léonard-de-Vinci, judoka au DJKT, footballeur passionné puis fan de Cristiano Ronaldo. Peut-on vraiment aimer un autre joueur quand on est d’origine portugaise et que l’on a passé tant d’étés au pays ?
Je ne peux pas rester insensible face à l’injustice. Il faut que je réagisse.
Le sens du contact
Jérôme découvre le monde du travail dans la PME d’importation de céramiques de son père. Il décharge des camions sur les marchés, livre des pizzas, prépare un bac professionnel commerce et vente, apprend le métier de vendeur à Disneyland Paris, tient une boutique dans un village du Club Med. En 2002, une annonce à l’ANPE lui ouvre les portes de l’univers du jouet.
Son sens du contact et des relations humaines, sa gouaille et ses qualités de manager font merveille dans les enseignes qui l’emploient. Mais pas toujours son franc-parler. « Je ne peux pas rester insensible face à l’injustice. Il faut que je réagisse. À force, je me suis grillé dans ce métier », reconnaît-il avec un sourire en coin. S’ensuivent des missions d’intérim, des nuits à remplir les rayons de grandes surfaces, un passage dans une entreprise spécialisée dans l’agencement de magasins, la cueillette et la vente de clémentines à Perpignan.
Pas des caricatures
Après un crash sentimental, sa soeur Héléna est sa bouée de sauvetage. En 2018, elle lui propose de se former à la plomberie au sein de son entreprise. C’est aussi l’année où débute le mouvement des Gilets jaunes, dont il devient l’une des figures. L’homme à la barbe drue et au chapeau mou dans les cortèges, c’est lui. Révolté, il l’est à 200 %. « Je fais partie de cette France à qui l’on a dit : travaille, consomme et ferme ta g.... J’ai participé à un élan populaire et fraternel pour faire bouger les lignes et montrer que les gens existent au-delà d’un numéro de sécurité sociale ».
Le voilà plongé dans le coeur du réacteur, sur le pavé, sur les réseaux sociaux et dans les médias. « J’ai vite compris les codes pour capter l’attention : parler court, être percutant, envoyer des punch line. Je relayais les messages des manifestants en m’efforçant de montrer que nous n’étions pas les caricatures qu’on voulait faire de nous ». Le 26 janvier 2019, lors de l’acte XI du mouvement, un tir lui fait perdre un oeil. Il devient l’un des symboles des violences policières qui ont marqué cette période. Il se serait passé d’une telle notoriété.
L’après-Gilets jaunes est rude. Avec un tel « pédigree » et éborgné, les employeurs sont sur le reculoir. Jérôme galère, vivote, broie du noir. C’est vrai qu’il n’aime pas demander aux autres. En 2024, c’est l’éclaircie lorsque la mairie de Tremblay le recrute comme animateur de la pause méridienne. « C’est ma bouffée d’oxygène. Grâce à la ville j’ai retrouvé l’envie de me lever le matin, rencontré des collègues bienveillants, des enfants qui ne jugent pas et des parents sympathiques ».
Chez lui, au Vert-Galant, difficile de ne pas voir, dans un objet, un vêtement ou une paire de chaussures porteurs de jaune, une référence à cette période. « Il n’arrive rien à ceux qui ne risquent rien. Je n’ai pas de temps à perdre avec les regrets ». Et Jérôme Rodrigues conserve ses convictions intactes.
Jérôme Rodrigues en quelques dates
2005 : Naissance du premier de ses trois enfants
2018 : Début du mouvement des gilets jaunes le 17 novembre
2019 : Il perd un œil à la suite d'un tir de grenade ou de LBD place de la Bastille
2024 : Animateur à la mairie de Tremblay-en-France
