Comment vous est venue la passion pour la photographie ?
Kiara : J’ai grandi à Sevran ; j’ai découvert la photographie assez jeune, pendant des vacances avec mes parents. Ils m’avaient prêté leur appareil photo et je me suis rendu compte que je ne faisais pas seulement des photos souvenirs. J’aimais observer, chercher des détails, photographier des fleurs ou des choses que les autres ne regardaient pas forcément.
À côté de ça, j’étais passionnée de rap français. Je me suis dit que la photo pouvait être un moyen de travailler dans cet univers sans être rappeuse ! J’avais aussi la chance d’avoir un beau-frère DJ, passionné de rap français, qui m’a transmis cette passion très tôt. Grâce à ses contacts dans le milieu, j’ai commencé vers 14-15 ans à faire des photos pour un site de culture urbaine LourdSon. J’ai ainsi pu couvrir des concerts, des événements hip-hop et découvrir cet univers de l’intérieur.
J’ai ensuite arrêté la photo pendant plusieurs années, faute d’avoir pu suivre des études dans ce domaine. Puis en 2020, j’ai rencontré Thami, un Tremblaysien qui exposait à l’espace Angela Davis. J'ai pu lui parler de mon parcours, de la photo dans le rap ; il m’a invitée sur des tournages de clip qu'il réalisait. C’est à ce moment-là que je me suis vraiment remise à la photographie. Donc merci Thami !
Pour vous, la photographie, c'est quoi ?
Pour moi, la photographie est avant tout un moyen d’expression. J’ai toujours été quelqu’un de plutôt timide et réservé, mais j’avais quand même des choses à dire. La photo me permet de raconter des histoires, de mettre en lumière des personnes qu’on ne regarde pas toujours et de montrer une autre réalité que celle qu’on entend souvent.
Depuis plusieurs années, vous menez à bien des projets autour de la photo et des quartiers populaires ; pourquoi cette démarche, en particulier dans ces quartiers ?
Parce que je viens de Sevran. En grandissant, j’ai souvent eu l’impression que les métiers artistiques n’étaient pas faits pour nous ou qu’ils étaient réservés à d’autres. Je me souviens même qu’au collège, lorsqu’on m’a demandé ce que je voulais faire plus tard, on m’a répondu que photographe n’était pas vraiment un métier. Aujourd’hui, à mon échelle, j’essaie de montrer que l’art et la photographie sont accessibles à tous. Peu importe d’où l’on vient, on peut avoir sa place dans ce milieu si on s’en donne les moyens.
Vous tentez de briser certains clichés liés aux banlieues. Quels sont-ils ?
On parle souvent des quartiers populaires uniquement lorsqu’il y a un problème. Pourtant, il y a aussi beaucoup de belles choses qui s’y passent. Mon travail ne consiste pas à vendre du rêve mais simplement à montrer une réalité plus complète : les habitants, les talents, les associations, les projets et toutes les initiatives positives qui font vivre ces quartiers au quotidien.

© Kiara
« Sortir de leur zone de confort »
Cet été, dans le cadre de Tremblay, L’Estivale, en quoi précisément vont consister vos interventions ?
Cet été, je vais animer le projet L’Estivale, c’est nous, qui sera principalement tourné vers les jeunes de Tremblay-en-France. L’idée est de leur faire découvrir la photographie de manière ludique en leur permettant d’essayer différents rôles : photographe, modèle ou encore reporter. Ils pourront apprendre à utiliser un appareil photo, à raconter une histoire en images et à documenter les animations de l’Estivale. L’objectif est surtout qu’ils prennent confiance en eux, qu’ils développent leur créativité et qu’ils portent leur propre regard sur l’événement. À travers leurs photos, ils deviendront les témoins de leur été et de leur ville. Toutes les images réalisées pendant le projet seront ensuite présentées lors d’une exposition à l’espace Angela Davis en septembre.
Les jeunes vont donc jouer différents rôles. Dans quel but ?
Le but est qu’ils puissent tout expérimenter et sortir de leur zone de confort. On pense souvent à être derrière l’appareil photo, mais passer devant l’objectif peut aussi être très enrichissant. Cela permet de gagner en confiance, de mieux comprendre les autres et aussi de devenir un meilleur photographe. Quand on a déjà été modèle, on sait plus facilement comment mettre quelqu’un à l’aise ensuite. L’important pour moi est que chacun participe à son rythme, avec envie et dans la bienveillance.
Vous-même, réalisez-vous souvent des expositions ?
Pas forcément. L’exposition la plus importante que j’ai réalisée autour d’un projet personnel s’appelait « 93270 ». Elle portait sur la ville de Sevran et avait pour objectif de montrer une autre image de la ville que celle que l’on entend souvent.
Préférez-vous travailler en argentique ou en numérique ?
J’ai eu l’occasion de pratiquer les deux, mais je suis plus à l’aise avec le numérique. C’est le support avec lequel je travaille le plus aujourd’hui.
Quels sont vos photographes préférés ?
J’aime beaucoup le travail d’Estevan Oriol pour sa manière de documenter la culture urbaine avec authenticité. Ses images racontent une époque et un environnement sans artifice. J’apprécie également le travail de Lou Escobar, notamment pour sa proximité avec les personnes qu’elle photographie. J’aime beaucoup son regard humain et la place qu’elle donne aux histoires derrière les images.
Auriez-vous trois conseils à fournir à un photographe débutant ?
Le premier, c’est de pratiquer. Il ne faut pas attendre d’avoir le matériel parfait ou la formation idéale pour commencer. Le deuxième, c’est de photographier des sujets qui vous parlent vraiment. C’est souvent là que l’on produit ses meilleures images. Et le troisième comme dirait Orelsan : « Si tu veux faire des films, t’as juste besoin d’un truc qui filme. » En photo, c’est pareil : il faut surtout oser faire.
