Dans son roman éco-poétique, Le Butor étoilé (éd. Le Tripode), « Sigolène Vinson fait résonner les drames de chaque être avec ceux de la nature, pour mieux dire la beauté des rencontres, la puissance de la fantaisie et de l’amitié », estiment les programmateurs de la médiathèque Boris-Vian, organisateurs de cette soirée qui s’inscrit dans le cadre du Printemps de la Grainothèque en partenariat avec les Jardins solidaires.
« Si jeune et déjà épuisée... »
Quelles ont été votre enfance et votre adolescence ? Quels souvenirs gardez-vous de la banlieue parisienne où vous avez vécu (Clamart, Meudon-la-Forêt) ?
Sigolène Vinson : J’ai quelques souvenirs de Clamart et Meudon-la-Forêt, des souvenirs liés à la toute petite enfance, le parc et ses canards, le marché couvert, Vélizy 2, la patinoire, l’école maternelle, le HLM, le 8e étage de cet immeuble où nous vivions, mes parents, mon frère et moi. Mon père qui me chante « Dans mon HLM », de Renaud, à la guitare pour m’endormir, l’élection de Mitterrand avant notre départ pour Djibouti… Une période, me semble-t-il, joyeuse, enthousiaste et pleine de rêves collectifs.
Quels ont été vos parcours scolaire et professionnel ?
Etablissements publics, facultés (Paris et Aix-en-Provence) et école du Barreau de Paris. Pour le théâtre, une école dans l’Oise, les cours Florent, puis les cours Viriot. Ensuite, c’est la valse. Dans l’ordre chronologique, avocate au barreau de Paris, serveuse dans une paillote en Corse, réceptionniste de camping sur la même île, réceptionniste dans un hôtel parisien, journaliste, romancière…
Votre vie à Djibouti, c’était comment ?
Une vie d’enfant, une vie de désert, d’altérité, de mer.
Vous avez intégré le cours Florent. Racontez-nous…
En 2001, si ma mémoire est bonne, en cours du soir puisque j’étais déjà avocate. Trois années de jeunesse et de partage, de foi en l’avenir. Le cénacle de Balzac, sans le sou, mais sûrs et certains que nous allions vivre pour longtemps de tirades et d’eau fraîche. « Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle qui fut pour tout un peuple, une nuit éternelle ; Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants… », c’est dire à quel point, en réalité, je m’en souviens bien.
Malgré ces débuts artistiques, vous vous orientez vers le droit pour devenir avocate. Pourquoi ?
J’ai commencé les cours Florent alors même que je débutais mon métier d’avocat. Depuis mon adolescence, je rêvais d’être comédienne. Quelqu’un de mon entourage a dû me dire qu’il ne s’agissait pas d’un vrai métier. Et comme par ailleurs, j’avais la politique vissée au cœur et au corps, j’ai souhaité faire du droit et notamment du droit du travail.
En 2007, vous abandonnez le prétoire pour devenir écrivain. Que s’était-il passé ?
La fatigue j’imagine. Si jeune et déjà épuisée. L’une des premières fois que je me suis rendue au palais de justice, j’ai pris le bus, je tenais ma robe en boule contre moi, une dame s’est avancée vers moi : « Vous êtes avocate ? Attention, ce métier fait très vite vieillir… ». Tous les métiers font vieillir, rapidement ou pas, comme la vie. Je suis partie pour la Corse parce que j’avais besoin de la mer en hiver. Besoin d’écrire. Je ne crois qu’il n’y pas d’explication à donner à cette décision. Il faut la prendre ou pas.
Que racontait votre premier roman, J’ai déserté le pays de l’enfance, paru en 2012 ?
Ce roman raconte justement l’épuisement d’une avocate en droit du travail. Comment d’une enfance pleine de rêves en Afrique, d’une jeunesse engagée, portée par des idéaux, on devient une adulte qui renonce.
Comment fut-il accueilli ?
Comme un premier roman qui ne révolutionne pas vraiment la littérature. Certains l’ont aimé. D’autres l’ont détesté. Certains y ont vu un roman de gauche ; d’autres ont décrété que la pensée de la narratrice se droitisait au fil des pages. Aujourd’hui, je ne sais pas trop quoi en dire. J’aurais voulu trouver des mots plus précis pour que personne ne se méprenne sur mon propos. Quelques passages sont cependant jolis.
« Une fable éco-poétique »
Parmi les six romans que vous publiez ensuite, lequel conseilleriez-vous à nos lecteurs, et pourquoi ?
Le Butor étoilé, le dernier, car il me semble être le plus tendre. Sinon, Les Jouisseurs. J’aime beaucoup ce livre et celles et ceux qui l’ont aimé continuent à lire mes romans. C’est celui, je crois, qui a rencontré le moins de lectrices et lecteurs (avec La Canine de George) et c’est pour cette raison, parce qu’il est confidentiel que je le conseille. Un genre de quête existentialiste entre le Maroc et le Doubs.
La Maritima et La Palourde ne préfiguraient-ils pas l’écriture du Butor étoilé ?
Ces trois romans ont un même cadre, une même inspiration, l’étang de Berre. Dans Maritima, il est clairement désigné. Dans La Palourde et Le Butor étoilé, il pourrait être une autre lagune méditerranéenne, dans une autre région, un autre pays. Dans Maritima, l’industrie tient une place primordiale. Dans La Palourde et Le Butor étoilé, elle n’est plus que suggérée. Ce qui a survécu de l’étang et dans l’étang prend le dessus. Le vivant se vit autrement.
Pouvez-vous présenter Le Butor étoilé, votre dernier opus ?
Un conte ou une fable éco-poétique. Trois quêtes s’emmêlent et s’enlacent. La quête d’un oiseau rare et de son chant d’amour unique, pareil à une corne de brume. La quête d’une jeune fille, dévorée par le loup ou poussée par ses rêves d’ailleurs. La quête de la narratrice qui court ou pédale après le vent, vers une forme de liberté.
Qu’est-ce qui vous fascine chez cet oiseau ?
Sa rareté, presque sa pudeur, et évidemment, son appel à l’amour. Pour les ornithologues, cet oiseau est comme le Graal. Et sur l’étang de Berre, il relève d’un mythe. Il a tout pour plaire à la littérature et à la poésie. Il se cache. Le meilleur moyen de ne pas le déranger, c’est de ne rien faire d’autre que le rêver.
Quels sont les thèmes qui habitent votre dernier roman ?
Le vivant, l’amour, l’attente, l’absence, le vide, l’ennui, l’amitié… Et des oiseaux, en veux-tu en voilà.
Votre narratrice vit dans une profonde solitude. Pourquoi ?
Une solitude choisie. Pourquoi ne le voudrait-elle pas ? Isolée, c’est encore autre chose. Mais isolée, elle ne l’est pas. Pas plus qu’esseulée. D’ailleurs, être seule n’empêche pas d’interagir ou d’aimer. La narratrice vit dans une profonde solitude, mais une solitude peuplée. Certaines personnes qui cohabitent une vie entière ne sont pas dans le partage comme elle sait l’être.
Elle est à la recherche d’une jeune fille disparue. Que symbolise cette dernière ?
Cette jeune fille représente tous nos rêves d’évasion. Peut-être aussi nos jeunesses éternelles. Un nouveau livre en juin.
Que recherche la narratrice dans sa retraite du bord de l’étang de Berre ? Ou que veut-elle oublier ?
Je ne suis pas certaine qu’elle veuille oublier quoi que ce soit. Je crois qu’elle aime tout simplement cet étang. Peut-être parce que longtemps, il a été maltraité et de maltraité, mal aimé. Elle se sent bien en compagnie des peuples lagunaires, de la palourde à la sterne naine, en passant par les êtres humains.
Quels sont vos écrivains préférés ?
La liste est sans fin. Je ne sais pas… Je relève mon nez et regarde ma bibliothèque… Melville, Hugo, Balzac, Conrad, Gary, Faulkner, Sand, Zola… Mais là, je ne cite que les classiques… En ce moment, je lis James de Percival Everett et j’aime terriblement. -
Vous semblez passionnée, voire intriguée, par les étangs et les mares. Pourquoi ?
Pour leur faune et leur flore. Parce qu’elles sont des eaux dormantes et que je me demande de quoi elles rêvent. Enfin, c’est surtout l’étang de Berre qui est ma source d’inspiration première. Or, l’étang de Berre n’est pas vraiment un étang ; il s’agit d’une lagune méditerranéenne, d’une mer fermée, la deuxième plus grande d’Europe, son eau est salée et parfois, il est démonté, déchaîné.
Vous êtes élue sur la liste du maire communiste de Martigues. Pensez-vous que la politique puisse encore changer le monde ?
J’imagine que oui. Sinon, qui, quoi, l’argent, l’économie, le réchauffement climatique, sûrement tout ça à la fois. Il faut quand même tenter de faire quelque chose…
Le communisme et l’écologie font-ils bon ménage ?
La sempiternelle et même question. Est-il difficile d’y répondre ? Il existe évidemment un productivisme de gauche et Stakhanov était un mineur. Mais il me semble cependant que le pillage des ressources, des matières premières, relève du libéralisme et du capitalisme.
Quels sont vos projets littéraires et politiques ?
J’ai un livre qui sort en juin aux éditions du Tripode, La Requine, entre le récit autobiographique et le manuel d’histoire naturelle. En politique, je ne suis pas sur la liste de Gaby Charroux, car j’ai déménagé de Martigues et légalement, je ne peux plus m’y présenter en tant que conseillère municipale. Alors, je vais m’engager auprès de la maire sortante de mon village pour poursuivre mon travail sur l’étang de Berre.
