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mis en ligne le 8 février 2016

Relogement : Une affaire collective

La rénovation urbaine est un lourd processus qui en inclut un particulièrement long et délicat : celui de reloger des centaines de foyers dont l’habitat doit être détruit. Un travail de fourmi où habitants, ville, bailleurs et État doivent avancer main dans la main.

En juin 2014, les locataires du 11 Farge, tous relogés, se sont réunis en bas de leur ancienne tour pour partager des souvenirs mais surtout pour se retrouver.
En juin 2014, les locataires du 11 Farge, tous relogés, se sont réunis en bas de leur ancienne tour pour partager des souvenirs mais surtout pour se retrouver. © Mairie de Tremblay-en-France

«Il a fallu un temps d’adaptation, convient Bernard Chaboud, élu chargé du logement. Mais nous mettons les moyens, nous prenons le temps de garantir aux habitants le respect de leurs besoins. » Alors que sept tours du centre-ville sont vouées à la destruction, que deux sont déjà tombées et que trois autres doivent suivre prochainement, le relogement est une affaire prioritaire dans laquelle la ville, à travers ses services Habitat et Démocratie locale, est en première ligne.

Pour la première tour tombée, celle du 11 rue Yves Farges, le relogement aura duré plus de deux ans et demi. « C’était la première tour et il a fallu mettre en place tout le processus, explique le directeur du service Habitat de la ville, Abderrahim Lakehal. Surtout il n’y avait pas encore de logements en construction, il a donc fallu faire avec l’existant. »

Le processus du relogement de la tour du 2 place de la Paix – qui devrait tomber d’ici le mois d’avril – a pris trois ans. « À Tremblay, ce qui nous a un peu bloqué et ce qui explique aussi ce temps long, avance Agnès Coulon directrice de l’agence Osica à Villepinte, c’est que la grande majorité des gens veulent rester à Tremblay. »

L’expérience aidant mais aussi parce que des nouvelles constructions sortent de terre, le relogement des autres tours est depuis plus rapide. Il est important de noter que dans le même temps, les demandes de logement dites de droit commun sont toujours traitées. Le service Habitat mène les deux de front.

Un suivi au cas par cas

Officiellement, c’est le bailleur qui est en charge du relogement. C’est lui qui mandate dans un premier temps une enquête sociale auprès des ménages pour examiner leur situation et recenser leurs souhaits et leurs besoins. Vient ensuite le temps des propositions.

Selon la loi, trois propositions maximum seront faites aux ménages. Au-delà, une procédure d’expulsion peut être engagée. Cela n’est jamais encore arrivé à Tremblay, une solution a toujours été trouvée.

Certains points doivent être observés, comme par exemple le fait qu’un logement hors de la ville (ou dans un rayon de plus de 5 kilomètres) ne peut être imposé à un ménage qui désire rester dans la commune. Les ressources financières et la situation familiale sont ensuite passées au crible.

« L’idée est d’éviter les sous ou les sur occupations, détaille Amandine Barras, directrice adjointe du service Habitat. C’est parfois difficilement concevable pour un couple de retraités qui vit dans un T4 de ne pas se voir proposer la même superficie. » Des décohabitations peuvent également être mises en place quand les enfants sont en âge de quitter le toit parental.

« La période la plus difficile pour les familles, c’est l’attente de la première proposition, estime Stéphane Voiturier, chargé du relogement à Tremblay pour Vilogia, bailleur qui possède six tours devant être démolies, certaines familles peuvent attendre plus longtemps que d’autres. » Un suivi au cas par cas est donc engagé. Et la ville, qui se porte garante de l’intérêt des Tremblaysiens, est mise au courant de chaque proposition faite à chaque foyer et intervient dès que cela est nécessaire.

« Sans la politique volontariste de la ville de Tremblay, rien n’aurait été possible, tient à souligner Bénédicte Leboucher directrice de la gestion immobilière pour Paris métropole chez Vilogia. Le relogement à Tremblay est une très belle réussite, nous avons relogé nos locataires dans du neuf ou dans une typologie adaptée à la structure familiale des ménages. » Selon Vilogia qui, à ce jour, a relogé 170 ménages, aucun n’a demandé à redéménager, ce qui constitue le meilleur indicateur de satisfaction.

"Il s'agit de déménager leur souvenir"

L’ethnologue Annie Mercier réalise un travail de mémoire avec les familles.

Annie Mercier (au micro) est rattachée au service Démocratie Locale.
Annie Mercier (au micro) est rattachée au service Démocratie Locale. © Mairie de Temblay-en-France

Pourquoi ce travail de mémoire ?

Il y a une formule que j’emploie auprès des familles, c’est qu’il s’agit de déménager leurs souvenirs. Cela leur parle souvent. Le choix de faire ce travail a été concomitant à la création du service Démocratie locale. La question était de savoir comment les habitants allaient vivre ce déménagement. Il y a eu un souci de vouloir accompagner les familles.

Il fallait imaginer un dispositif, une méthode pour rendre les habitants acteurs, qu’ils s’impliquent aussi dans le processus de rénovation urbaine. Je me suis rendue compte que ce qui était assez central pour eux, c’était la question du chez-soi, avec celle de l’enracinement parfois pour des familles qui ont été déracinées, qui ont dû quitter leur pays.

J’ai été assez vite dans l’intimité. Le chez-soi, c’est l’intime et cet intime va disparaître. Ensuite, il y a un deuxième niveau, le collectif, car les familles se sont rendues compte qu’elles allaient perdre leurs voisins. Pour certaines familles, participer aux ateliers mémoire était aussi un prétexte de se voir.

Qu’est-ce que cela apporte concrètement aux familles ?

D’abord, l’histoire de chacune des familles est recueillie. Ensuite, il y a le collectif. Les réunions de familles sont organisées à leur initiative, dans une cour d’école, là où leurs enfants ont souvent été. Elles continuent de se voir. C’est un rituel pour passer à autre chose. Chacun a vécu le déménagement comme un processus de deuil, mais chacun peut aussi se dire « ah oui, mais on a tous vécu la même chose ».

Ensuite, un livre [remis à chaque famille et composé de photos immortalisant la vie dans leur ancien logement] leur est remis par les élus. Cela signifie qu’elles font partie de l’histoire de la ville.

Vous gardez contact avec certaines de ces familles une fois qu’elles sont relogées, sont-elles satisfaites ?

Je travaille en étroite collaboration avec le service Habitat et je peux dire [que concernant le relogement] un effort est fait pour faire du sur-mesure. Globalement, les familles sont très contentes. Le projet de rénovation urbaine prend forme, elles sont généralement allées à peu près où elles voulaient, pour celles qui ont pu aller dans du neuf, c’est encore mieux…

Mais surtout elles sont passées à autre chose, elles ont tourné la page. Après le déménagement, ce qui suit c’est la destruction de la tour et j’ai l’impression que pour certaines d’entre elles, c’est comme perdre un membre de leur famille.

Trois anciens locataires du 3 BHV témoignent

«

Je suis arrivée au 3 BHV en 1976. Au début c’était bien mais ça a commencé à se détériorer, il y a bien longtemps maintenant. Je suis à la retraite, j’étais aide-soignante à l’hôpital Saint-Louis et après à Lariboisière. Avant d’arriver à Tremblay, j’habitais à Paris, mais c’était devenu trop petit. Je suis arrivée avec mon fils en 1976. Il avait 13 ans. J’étais contente car j’avais ma chambre et mon fils aussi.

Ça doit bien faire 5 ans qu’on a su qu’ils allaient détruire la tour. Je me suis posée la question de savoir où est-ce qu’ils allaient me reloger. Je ne voulais pas aller dans du neuf, car les logements sont plus petits. Au 3 BHV, il y avait tout ! Un grand débarras, un grand balcon, des grandes chambres en largeur. Mais, je ne suis pas du tout triste d’avoir déménagé, j’en avais marre de rester là, on ne pouvait pas recevoir à cause des vendeurs de drogue.

Je suis rue Eugénie Cotton dans le rénové. Je suis rentrée ici le 16 novembre 2013. C’est calme, il n’y a pas de bruit, pas de vendeurs de drogue. Si je redéménage, c’est pour retourner chez moi, en Guadeloupe, mais je voulais absolument rester à Tremblay, j’ai tout sous la main, tout. 

»

Denise Jacquin, 76 ans

«

Ça faisait sept ans qu’on habitait au 3 BHV. J’ai quatre enfants. Un jour, on a reçu un courrier qui nous disait que la tour allait être détruite. On était contents car ce n’était pas acceptable de vivre dans ces conditions- là.

On nous a directement proposé celui-ci, rue Kateb Yacine. On a fait une visite avec d’autres familles, certaines ont refusé car il n’y avait pas de gaz, c’était tout électrique et elles avaient peur que ça devienne trop cher. Moi j’ai dit oui direct. Nous avons un T4, nous sommes très très bien. Je me sens revivre, j’ai repris le sport, j’ai créé une petite entreprise de transport.

Au 3 BHV, le logement était bien, il était confortable mais il y avait beaucoup de cafards. C’était dur. Les ascenseurs étaient souvent en panne, j’habitais au 10e étage. Quand on rentrait dans l’appartement, on n’avait pas envie d’en sortir, à cause du trafic de drogue. Ce n’est pas possible de laisser ça comme ça. Le loyer a un peu monté, mais nous avons un super grand balcon, un parking, moi j’aime la ville de Tremblay et en déménageant, j’ai simplement trouvé la paix.

»

Faouzi Hamouda, 42 ans

«

Je suis femme au foyer, j’ai cinq enfants. Nous sommes arrivés au 3 BHV en 1977. J’habite Tremblay depuis 1974. À l’époque tout était vert, la mairie et la Poste n’existaient pas, on avait l’impression d’être à la campagne. C’était fleuri, il y avait des haies. Mes enfants construisaient des cabanes.

Je suis arrivée j’avais 20 ans, c’est toute une vie, alors ça m’a fait mal, mais la dernière année avant de déménager, j’en avais fait mon deuil. Aujourd’hui, nous sommes esplanade Maurice-Audin. L’appartement est fonctionnel, il est très bien, ce qui est dommage c’est que ce n’est pas très bien entretenu, les peintures de l’immeuble, elles sont déjà salies.

Au 3 BHV, je ne me suis jamais sentie menacée, j’étais chez moi. On est restés sans lumière pendant trois ans dans le hall, ça me rassurait quand même qu’il y ait les jeunes, ils me tenaient la porte de l’ascenseur… mais on se demande comment on a fait. C’est comme une période de guerre, il faut continuer à vivre, c’est comme ça.

En tout cas, moi c’est Tremblay, je ne voulais pas aller ailleurs. Quand ils ont démoli la tour, ça m’a fait quelque chose, ça oui. Mais les tours, ça ne devrait pas exister, c’est ça qui fait les ghettos.

»

Leïla Mechmache, 58 ans


Auteur : Mathilde Azerot