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mis en ligne le 2 mai 2017

« L’esclavage rappelle à quel point les libertés sont fragiles »

À l’occasion de la Journée nationale des Mémoires de la Traite, de l’Esclavage et de leurs Abolitions, Tremblay invite Éloi Coly. Le conservateur de la Maison des esclaves de l’Île de Gorée témoignera sur la façon de raconter l’esclavage à la jeunesse.

Visuel abo esclavage

Vous êtes conservateur de la Maison des esclaves de l’Île de Gorée, au large de Dakar. Comment décrire ce lieu ?

Eloi Coly
Eloi Coly © DR

La Maison des esclaves est d’abord un symbole : c’est une ancienne « esclaverie » qui cristallise toutes les mémoires de la traite négrière. Mais cette demeure n’est pas unique. D’autres esclaveries ont existé à Gorée entre le XVe et le XIXe siècle, installées par les Européens qui ont utilisé l’île comme marché aux esclaves. Au-delà de cette période, la Maison des esclaves représente aussi l’esclavagisme ancien, notamment la traite mise en place par les Arabes qui s’est ensuite combinée à la traite atlantique. La Maison des esclaves est donc un lieu de mémoire hautement symbolique.

Pour toutes ces raisons, Gorée a été classée en 1978 au patrimoine mondial de l’Unesco…

Oui. D’ailleurs la Maison et l’Île de Gorée sont le passage obligé d’hôtes comme les présidents Mandela, Clinton ou tout récemment Marcelo Rebelo de Sousa pour le Portugal. Chacun utilise l’île pour lancer des messages forts en faveur de la préservation des libertés. Ils alertent de fait sur le sens à donner au devoir de mémoire : la vigilance. Car après chaque abolition – et il y en a eu plusieurs – , de nouvelles formes de privation de liberté ont prospéré. L’esclavage rappelle donc à quel point les libertés sont fragiles et l’importance du devoir de mémoire pour les défendre.

Quelles problématiques soulève le fait de raconter l’esclavage à la jeunesse ?

Le problème, c’est de vouloir préserver les enfants d’une histoire associée à des faits très violents. Pourtant, ils y sont déjà confrontés. La discrimination vécue au quotidien pour sa couleur de peau, ses cheveux, ses vêtements, etc. constitue une atteinte aux libertés. Des libertés individuelles qui étaient interdites aux esclaves... De la même manière aujourd’hui, des enfants se retrouvent condamnés à fabriquer les paniers de basket, les chaussures de grandes marques du sport ! Les plus jeunes sont tout à fait capables d’explorer cette réflexion. Il n’y a pas d’âge pour comprendre la logique esclavagiste.

Le Sénégal a d’ailleurs rendu obligatoire dès la 3e année d’élémentaire l’enseignement de l’histoire de la traite. Le législateur oblige même les écoles à conduire leurs élèves à la Maison des esclaves. Or la visite est saisissante et aucun visiteur ne sort indemne de cette expérience. Le choix est donc d’opposer l’éducation à cette violence historique, car l’éducation permet de décrypter aussi bien les concepts que les faits. Comme de prendre conscience de la nécessité de se valoriser ou de réussir à l’école.

En quoi la mémoire de la traite des Noirs nous éclaire sur l’esclavage moderne ?

La mémoire de la traite reste d’actualité, parce qu’il n’y a pas de césure nette entre des événements qui se succèdent et la situation actuelle. Après chaque abolition, un nouveau système s’est imposé, plus diffus, plus pernicieux, plus difficile à cerner aussi. Pourtant quelle différence entre l’esclavage et le travail des enfants ? Entre l’exploitation sexuelle des femmes dans les pays industrialisés et le mariage forcé en Afrique ? Quoi penser des réseaux de travail dissimulé qui recourent souvent aux migrants clandestins ? De même, la différence de salaire entre hommes et femmes, qui perdure, doit nous interpeller comme toutes les formes de servilités générées par la mondialisation.

D’où le projet de revitalisation de la Maison des esclaves par l’État sénégalais…

En tant que symbole, l’Île de Gorée doit participer aux enjeux de la connaissance. Retracer l’esclavage depuis l’Antiquité jusqu’au commerce triangulaire. Raconter l’histoire du continent avant le fait esclavagiste. Analyser ses conséquences sur l’Afrique. Démasquer les discours révisionnistes comme l’argument des Africains eux-mêmes esclavagistes... Et redonner l’estime de soi au berceau de l’humanité.

Qui connaît l’histoire du commerce dit de pacotille [L’expression caricaturale désigne l’échange de biens de peu de valeur contre des esclaves réalisé en Afrique de l’Ouest, NDLR] ? L’histoire de l’alcool et des armes vendus en masse sur les côtes africaines pour déstabiliser les royaumes de l’intérieur ? Qui connaît Samory Touré et l’histoire des résistances africaines à la colonisation ? Pendant 600 ans, les Noirs ont subi une différenciation raciale pour des raisons commerciales. À chacun d’assumer sa part dans cette histoire, afin de construire la seule réparation utile : se réconcilier sans sacrifier la réalité.

Propos recueillis par Emmanuel Andréani
Conférence-débat avec Éloi Coly, mercredi 10 mai 2017 à 19 h en salle du Conseil municipal. Commémoration de l’abolition de l’esclavage à partir de 18h place de l’hôtel-de-ville.