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mis en ligne le 05 février 2016

"Malgré les différences, on peut aussi marcher ensemble"

Comme pour des millions d’hommes et de femmes, les révolutions arabes ont fait irruption dans les vies d’Aïcha M’Barek et de Hafiz Dhaou. Leur écriture chorégraphique a alors pris une direction nouvelle. Ils présenteront Sacré printemps ! Au théâtre Louis-Aragon samedi 12 mars 2016

Amala Dianor [au premier plan], chorégraphe en résidence au Théâtre Louis-Aragon, collabore de longue date avec la compagnie Chatha d’Aïcha M'barek et de Hafiz Dhaou. Il est d'ailleurs l'un des sept interprètes de sacré printemps ! © Mairie de Tremblay-en-France

Dans quel contexte la pièce Sacré printemps ! est-elle née ?

Hafiz Dhaou : Sacré printemps ! est née après une pièce beaucoup plus intime qui s’appelle Toi et Moi, que nous avons présentée à Tremblay lors du festival 3D, quand nous étions en résidence de 2011 à 2013 sur le territoire de Tremblay. C’était une envie avec Aïcha de revisiter notre vocabulaire, notre grammaire, notre écriture qui nous apparaissaient obsolètes. Après la révolution qui s’est déclenchée en Tunisie, nous avons trouvé l’utilité de revisiter cette langue que nous avions établie.

Comment revisite-t-on une écriture chorégraphique ? Quels changements lui avez-vous apporté concrètement ?

Aïcha M’Barek : Sacré printemps ! , le titre fait référence aux révolutions mais ce n’était pas le sens premier de cette pièce. Après ces révolutions, nous avons remarqué que la façon de se tenir, la façon de parler des gens avaient changé. Le corps a changé. Les gens ne parlaient plus, ils criaient, ils étaient tout le temps dans la revendication. Cela nous a interpellé avec Hafiz, ces corps qui avaient changé, qui crient. Dans les cris de la voix, il y a une gestuelle dans les mains, une façon de se comporter vis-à-vis de l’autre, beaucoup plus agressive. Parfois ce n’est pas de l’agressivité, mais une façon de parler avec passion après tant d’années d’un manque de paroles et qui sortent d’un coup. C’est l’effervescence. On ne pouvait pas passer outre cet état-là qui nous mêmes nous traverse.

Sacré printemps ! est une pièce pour sept personnes avec 32 silhouettes. Nous sommes dans une pièce de groupe même s’il y a les petites histoires de chacun. Le groupe est toujours là, il les enveloppe, il les engloutit. Malgré les différences des uns et des autres, on peut aussi marcher ensemble. Quand nous avons commencé à travailler sur cette pièce, la Constitution tunisienne était en cours d’écriture. Tout ça ne pouvait pas ne pas transparaître dans la pièce.

Vous avez donc considéré d’une autre manière la question du collectif ?

Hafiz Dhaou : Oui, mais surtout nous sommes partis d’un contexte politique pour aller vers une démarche artistique. [Nous avons voulu] porter la parole d’une société civile. La pièce était un prétexte pour redéfinir l’engagement dans lequel nous nous inscrivons, c’est-à-dire l’art pour tous et l’art exigeant en termes de création.

Alors que la Constitution s’écrivait, nous nous sommes obligés à écrire une partition musicale, c’est la première fois. Et [nous avons] obligé les danseurs à s’y soumettre. Nous avons démarré l’écriture de cette pièce en 2013 autour de cette partition. [Il s’agit] d’une collaboration inédite entre Sonia M’Barek, qui est une cantatrice, une diva tunisienne très connue [et actuelle ministre de la Culture de la Tunisie, ndlr] et deux musiciens-compositeurs, Eric Aldéa et Ivan Chlossonne, à qui nous avons confié presque toutes les bandes-son de nos pièces. C’était très intéressant, cela a pris un an pour se mettre d’accord sur le projet musical car les approches ne sont pas les mêmes.

Sur l’autre rive, il y a 13 modes pour la musique dite et écrite et en Occident nous sommes sur le mode mineur et majeur, donc chacun traitait l’un de moderne et l’autre de classique. C’était à l’image de ce dialogue dans lequel Aïcha et moi pensons être le trait d’union. Après, [il a fallu] écrire la chorégraphie avec une dramaturgie bien précise dominée par cette partition qui impose les règles, qui impose les tensions et les fragilités, à l’image d’une Constitution qui pourrait réguler les rapports des gens entre eux.

Tremblay est un territoire que vous connaissez bien. Est-ce une habitude de conserver de tels liens dans les endroits où vous vous êtes déjà produits, d’y revenir souvent ?

Aïcha M’Barek : Oui et non. Je pense qu’il n’y a pas d’acquis. À Tremblay, [il ne s’agissait] pas d’une histoire de représentations. Nous avons été habités par cette résidence qui nous a demandé beaucoup d’investissement humain, moral et artistique pour pouvoir rendre les choses intéressantes et poétiques. Nous revenons dans des endroits où nous sommes déjà passés mais jamais de la même manière.

C’est un peu comme avec les interprètes [les danseurs], pour beaucoup cela fait 15 ans qu’on se connaît, chacun vit sa vie et on se retrouve à chaque fois pour une représentation de Sacré printemps ! Et à chaque fois, c’est un moment différent mais qui ne passe pas inaperçu dans notre vie artistique.

À Tremblay ou dans d’autres lieux comme Annecy ou la maison de la danse de Lyon, nous y revenons, mais vous savez, parfois les gens qu’on connaît le mieux, ce n’est pas qu’on en a peur, mais ce sont des gens avec qui on ne triche pas. On a bâti tellement les choses sur des relations sincères qu’on a l’obligation d’être convaincants.

Auteur : Mathilde Azerot

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