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mis en ligne le 04 mai 2015

« C'est par la mémoire que nous sommes revenus sur l'histoire de l'esclavage »

Myriam Cottias, présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, donnera une conférence à la médiathèque Boris-Vian le 26 mai 2015 dans le cadre des initiatives organisées par la ville. Pour elle, les répercussions de ce crime contre l’humanité sur nos sociétés contemporaines sont toujours extrêmement prégnantes. Interview.

Myriam Cottias, présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage

Myriam Cottias, présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage © DR

Que l’histoire de l’esclavage soit reconnue et appréhendée comme absolument constitutive de l’histoire de France ne va pas de soi. C’est un long combat que livrent certaines personnalités intellectuelles et politiques, certains historiens et, surtout, les descendants d’esclaves.

Cependant, pour Myriam Cottias, historienne spécialiste de la question, les choses avancent. Pour preuve en est le nombre d’événements commémoratifs organisés par les municipalités, les associations ou dans les écoles.

Pour fédérer la centaine de manifestations qui émaillent le mois de mai partout en métropole et outre-mer, le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNMHE) a créé un mois de commémoration de l’abolition de l’esclavage (comme le fait Tremblay qui, dès 1998, inaugurait le gymnase Toussaint-Louverture).

Ce mois a débuté le 27 avril 2015, date du décret d’application de l’abolition de 1848 et s’achèvera le 10 juin 2015, date de celui de l’abolition en Guyane.

Quelles sont précisément les différences entre les notions d’histoire et de mémoire ? Pourquoi ces deux mots sont-ils accolés au nom du CNMHE ?

Cela n’a pas toujours été le cas. Cela a d’abord été le Comité pour l’histoire de l’esclavage, ensuite le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage et enfin le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage. C’est une progression signifiante.

Le premier terme a été celui de la « mémoire ». Cela correspondait à une époque où des associations et quelques historiens, dont je suis, ont fait apparaître que l’histoire de l’esclavage et de la traite n’étaient pas pris en compte dans le récit national français. Cette mémoire étaient portée par des personnes antillaises ou qui se sont progressivement dénommées descendantes d’esclaves.

Cela a pris la forme d’une revendication de citoyenneté et d’une dénonciation du racisme et des préjugés qui existaient à leur encontre. C’est ainsi que cette mémoire s’est imposée dans le champ du politique. Donc c’est par la mémoire que nous sommes revenus sur l’histoire de l’esclavage.

En quoi consiste un travail de mémoire ?

C’est précisément de faire émerger dans le présent, à partir d’une parole qui n’est pas scientifique, une histoire passée, des expériences portées par des acteurs sociaux, en l’occurrence par des Antillais.

La mémoire permet de poser le lien entre le passé et le contemporain. Si vous dénoncez par exemple le racisme ou les discriminations, c’est en fait la résultante de tout un processus historique.

Mais la mémoire a des limites qui tiennent à celles du souvenir. Car une fois qu’on a dit tous ses souvenirs, qu’est ce qu’on fait ? Généralement, on se tourne vers l’histoire qui est une manière d’expliquer ce passé et de repousser les frontières de la connaissance.

Depuis la loi Taubira de 2001, l’histoire de l’esclavage, le passé esclavagiste de la France sont-ils mieux connus, mieux enseignés dans notre pays ?

Oui bien sûr. Depuis 2000, donc avant la loi Taubira, il y a un enseignement dès l’école primaire de l’histoire des traites et de l’esclavage. Il faut attendre 2008 pour que ce soit inscrit dans les programmes du secondaire, collège et lycée.

Actuellement, il y a normalement obligation pour les professeurs d’enseigner cette histoire, mais elle peut facilement passer à la trappe car les professeurs n’ont pas forcément les outils pour l’enseigner. Ils sont démunis. Il est donc nécessaire de les aider, de créer des supports pédagogiques, par exemple des universités d’été.

Le CNMHE pour faire en sorte que cette histoire soit diffusée auprès des élèves a créé avec le ministère de l’Education nationale et le ministère de l’Outre-mer un concours pédagogique intitulé « La flamme de l’égalité » qui couronnera à partir de l’année prochaine, les meilleurs projets pédagogiques qui ont été faits par des professeurs et des élèves sur l’histoire de la traite et de l’esclavage. Je pense que cela va devenir un outil de promotion de l’enseignement qui sera assez puissant.

Quelles sont les principales dimensions historiques et d’analyse qu’il faut maîtriser pour que cette histoire soit correctement enseignée ?

Cette histoire se retrouve dans chaque période de l’histoire de France, que ce soit sous l’angle de son histoire économique, sous l’angle de la Révolution française, sous l’angle de la diversité de la société française, etc.

Pour l’instant, l’enseignement qui en est fait est cantonné à quelques leçons spécifiques à l’histoire de l’esclavage, lesquelles ne montrent pas que l’esclavage et la traite ont des connexions avec d’autres moments cruciaux. Par exemple, la Révolution française, où la question de l’égalité entre citoyens, la question de la race sont posées, tout comme celle de la dignité d’être Français seulement si on ne possède pas d’esclaves.

Actuellement, en France, il est pointé une tendance néfaste à une mise en concurrence entre la mémoire de la Shoah et celle de l’esclavage. Est-ce un objet de réflexion au sein du CNMHE afin de trouver des clefs pour sortir de cette concurrence mémorielle ?

Oui bien sûr. C’est ce que nous faisons lors de nos interventions au sein des associations ou dans les écoles. Il y a plusieurs choses. Il y a d’abord une absence de connaissance historique. Quand vous prenez les propos de Dieudonné ou de négationnistes, vous vous apercevez qu’ils disent des aberrations sur le plan historique.

Ils jouent sur des ressorts qui sont de l’ordre du sentiment, des sentiments de non-reconnaissance, de mise à l’écart, de discrimination, de racisme mais en prenant des arguments historiques qui sont complètement faux. Par exemple, quand il est dit que les juifs étaient les négriers, c’est une aberration, bien sûr qu’il y en a eu, mais tout comme des catholiques, des protestants, etc. Les modalités de ce discours pseudo-historique créent le conflit.

Ensuite, cette réaction repose aussi sur des expériences de discrimination et de racisme. Il faut donc travailler sur ces questions-là. Nous tentons de montrer que c’est aussi une absence de reconnaissance autour de l’histoire de l’esclavage et de la traite qui crée ce sentiment de ne pas être pris en compte ou celui qu’on s’occupe plus, par exemple, de l’histoire de la Shoah. Dans le cadre du plan de lutte contre le racisme [présenté le 17 avril 2015 par le Premier ministre, ndlr], nous espérons que la question de l’esclavage ne sera pas évacuée.

Auteur : Mathilde Azerot

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